Stablecoins, dépôts tokenisés ou CBDC : le choix du rail monétaire définit qui gagne la tokenisation

Tokeniser un actif sans tokeniser la monnaie qui le règle, c’est digitaliser la moitié d’une transaction. Les premières vagues de tokenisation ont buté sur cette limite : l’actif circulait on-chain, le cash revenait sur les rails fiat. Le gain d’efficacité s’évaporait au moment du règlement. Aujourd’hui, trois formes de monnaie numérique concurrentes — stablecoins privés, dépôts tokenisés de banques commerciales, monnaies de banque centrale numériques — visent à combler ce vide. Leur coexistence n’est pas garantie. Et le choix de laquelle s’imposera dans chaque juridiction déterminera qui contrôle la liquidité, qui capture la valeur, et comment les marchés financiers s’organisent pour les prochaines décennies.

Finyear.com · DeFi · Monnaie numérique · 23 septembre 2026 · Source : Citi Institute, «Tokenization 2030: Wall Street On-Chain», Citi GPS Global Perspectives & Solutions, juin 2026 · Deloitte / GDF / FIX Trading Community, «The Convergence Imperative», 14 septembre 2026 · Série 4/6 · Lecture : 6 min

 

Les premières implémentations de tokenisation ont produit des résultats décevants pour une raison que l’industrie a mis plusieurs années à formuler clairement. Quand un titre circule on-chain mais que son règlement repasse par des rails fiat traditionnels, le Delivery versus Payment — le règlement simultané et atomique de l’actif et de sa contrepartie cash — reste impossible. L’actif est numérique. L’argent ne l’est pas. La promesse de règlement instantané, de suppression du risque de contrepartie, de marchés fonctionnant 24h sur 24 — tout cela tombe si la jambe cash est absente du même réseau. (Sources : Citi Institute, juin 2026 · Deloitte/GDF/FIX, 14 septembre 2026.)

C’est la leçon principale que Citi Institute documente dans son rapport Tokenization 2030 publié en juin 2026 : les blocages de la décennie écoulée n’étaient pas technologiques, ils étaient monétaires. Et l’accélération projetée d’ici 2030 — un marché passant de 17 milliards de dollars à 5,5 trillions dans le scénario de base — dépend directement de la résolution de cette contrainte. La croissance des stablecoins, des dépôts tokenisés et des projets de monnaies digitales de banques centrales est le catalyseur le plus déterminant de la tokenisation à grande échelle. Pas la blockchain. Pas les smart contracts. L’argent. (Source : Citi Institute, juin 2026.)

Trois modèles, trois logiques, trois géographies

Stablecoins, dépôts tokenisés et CBDCs ne sont pas trois variantes d’une même solution — ils obéissent à des logiques économiques et politiques fondamentalement différentes, et leur déploiement n’empruntera pas les mêmes géographies. Citi Institute projette des stablecoins à 1,9 trillion de dollars d’ici 2030, principalement aux États-Unis où USDC et USDT ont déjà une base d’adoption institutionnelle réelle. Les dépôts tokenisés — émis par des banques commerciales réglementées sur des registres distribués — pourraient atteindre une taille encore supérieure, avec JPMorgan Kinexys (7 milliards de dollars de volume quotidien) et plusieurs banques européennes en phase de déploiement actif. En Europe, en Inde et en Chine continentale, les CBDCs et les dépôts tokenisés seront la priorité des politiques monétaires — pas les stablecoins privés. (Source : Citi Institute, juin 2026.)

Cette fragmentation géographique n’est pas une anomalie transitoire. Elle reflète des choix politiques profonds sur qui émet la monnaie de règlement, sous quelle garantie, et avec quelle supervision. Un stablecoin adossé à des bons du Trésor américains offre une liquidité élevée et une adoption immédiate dans les écosystèmes DeFi, mais il porte un risque de crédit sur l’émetteur privé et une exposition aux politiques de la Fed. Un dépôt tokenisé de banque commerciale hérite de la solidité de la garantie des dépôts et du cadre prudentiel existant, mais reste contraint par les horaires opérationnels et la géographie de la banque émettrice. Une CBDC de banque centrale offre la garantie souveraine maximale mais introduit des questions de surveillance et de désintermédiation bancaire que les gouvernements tranchent différemment selon leur tradition institutionnelle. (Sources : Citi Institute, juin 2026 · Deloitte/GDF/FIX, 14 septembre 2026.)

Le rail monétaire comme décision de position dans la chaîne de valeur

L’enjeu dépasse la question technique du règlement. Qui contrôle le rail monétaire du règlement on-chain contrôle un point névralgique de la chaîne de valeur des marchés tokenisés. Citi Institute développe à ce sujet la notion de «settlement asset as a strategic anchor» : les institutions qui alignent l’émission de leurs actifs tokenisés avec les rails monétaires qu’elles contrôlent — ou qu’elles ont défini — capturent la valeur sur deux couches simultanément. JPMorgan avec Kinexys cumule l’infrastructure de paiements institutionnels et les programmes de tokenisation de ses propres actifs. Circle positionne USDC comme gaz natif d’Arc, sa blockchain Layer 1, et construit une boucle fermée entre émission de stablecoin et infrastructure de règlement. Ce modèle — que Citi qualifie de «Structural Orchestrator» — est aussi celui que les grandes banques européennes devront décider si elles veulent revendiquer ou déléguer. (Source : Citi Institute, juin 2026.)

«L’argent on-chain aux États-Unis sera un mélange de stablecoins et de dépôts tokenisés. Dans d’autres géographies, y compris l’Europe, l’Inde et la Chine continentale, les CBDCs et les dépôts tokenisés seront la priorité politique pour la monnaie numérique, pas les stablecoins.» — Citi Institute, «Tokenization 2030: Wall Street On-Chain», juin 2026.

Les risques que l’enthousiasme évacue trop vite

Les stablecoins présentent des contraintes structurelles pour l’usage institutionnel à grande échelle que Citi documente sans ménagement. Les exigences de pré-financement contraignent l’efficacité de liquidité — une institution qui doit immobiliser du cash pour détenir des stablecoins de règlement perd l’avantage de capital qu’elle cherchait à obtenir. En période de stress, la convertibilité vers de la monnaie de banque centrale peut se dégrader rapidement, comme les épisodes de dépeg de 2022 l’ont montré. La coexistence de plusieurs formes de monnaie numérique privée — ce que le BIS appelle la menace à «l’unicité de la monnaie» — fragmente la liquidité entre pools concurrents et peut amplifier la contagion entre marchés. (Sources : Citi Institute, juin 2026, citant BIS, juin 2025.)

Les dépôts tokenisés résolvent certains de ces problèmes — ils héritent de la garantie des dépôts et du cadre prudentiel bancaire — mais en créent d’autres. Leur interopérabilité entre banques émettrices n’est pas automatique, ce qui reproduit une fragmentation différente de celle des stablecoins. Et leur déploiement à l’échelle internationale se heurte à la réalité que chaque banque opère sous sa propre juridiction, avec ses propres horaires et ses propres contraintes de bilan. Le rapport Deloitte/GDF/FIX du 14 septembre 2026 insiste sur ce point : l’interopérabilité entre formes de monnaie numérique est aussi importante que l’interopérabilité entre blockchains, et les deux problèmes sont loin d’être résolus. (Sources : Deloitte/GDF/FIX, 14 septembre 2026 · Citi Institute, juin 2026.)

Ce que BNP Paribas, Société Générale et leurs pairs doivent décider maintenant

Pour les grandes banques françaises et européennes, la question n’est pas abstraite. Elles disposent d’une fenêtre réelle pour définir leur positionnement dans l’architecture monétaire on-chain — avant que des décisions extérieures la définissent pour elles. Trois trajectoires sont ouvertes. Émettre leurs propres dépôts tokenisés sur des blockchains permissionnées ou publiques compatibles avec MiCA, en s’appuyant sur leur licence bancaire comme atout de confiance institutionnel. Intégrer des rails monétaires tiers — stablecoins réglementés sous MiCA ou dépôts tokenisés d’autres banques — dans leurs propres offres de custody et de règlement tokenisé. Ou attendre la CBDC de gros de la BCE, dont le calendrier de déploiement à horizon 2027-2028 reste conditionnel à des décisions politiques encore en cours. Le risque de la troisième option est de laisser les deux premières se constituer en standard de fait pendant la période d’attente. (Sources : Citi Institute, juin 2026 · Deloitte/GDF/FIX, 14 septembre 2026 · BCE, Digital Euro programme.)

Ce qui se joue dans le choix de la monnaie de règlement on-chain va bien au-delà de la plomberie technique des marchés financiers. C’est une décision sur la structure des marchés de capitaux pour la prochaine génération — qui contrôle les rails, qui fixe les standards d’interopérabilité, qui capture les revenus de réserve et de float. Les banques centrales l’ont compris. Les grandes banques commerciales américaines aussi. Les institutions européennes ont encore la possibilité de jouer un rôle actif dans cette architecture — à condition de cesser de traiter la question comme une expérimentation et de commencer à la traiter comme une décision stratégique.

Source : Citi Institute, «Tokenization 2030: Wall Street On-Chain», Citi GPS Global Perspectives & Solutions, juin 2026 · Deloitte / GDF / FIX Trading Community, «The Convergence Imperative», 14 septembre 2026 · BIS, «The Next-Generation Monetary and Financial System», juin 2025 · Citi GPS, «Stablecoins 2030: Web3 to Wall Street», 2025.

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