Opinion | Aldric Dupaïs, Linedata « Conformité, confiance et résilience : des actifs sous gestion des asset managers »
22/06/2026
Dans un monde où la régulation s’impose comme le nouveau terrain de jeu de la performance, les asset managers doivent réinventer leur modèle. Aux Etats-Unis, les règles SEC sur la supervision de l’IA, la cybersécurité et l’accès réglementé aux private assets, conjugués à des exigences fiscales toujours plus sophistiquées, redéfinissent les standards de protection des investisseurs. En Europe et au Royaume-Uni, l’entrée en vigueur de cadres règlementaires comme DORA, l’AI Act ou les exigences de résilience opérationnelle de la FCA place la conformité et la cybersécurité au cœur de la compétitivité future. Dans ce contexte, la régulation ne peut plus être appréhendée comme un simple coût, la confiance comme un sujet de marketing, ni la résilience comme une ligne de défense purement technique. Elles deviennent trois « actifs sous gestion » à part entière : des leviers de croissance potentiels, à condition d’être intégrés dans la stratégie d’investissement, les modèles de service et les architectures opérationnelles.

Aldric Dupaïs, Directeur Asset Management Europe chez Linedata
Régulation : entre contraintes et opportunités de croissance
L’empilement réglementaire a profondément remodelé l’économie de la gestion d’actifs, comprimant les marges et complexifiant les opérations, en particulier pour les acteurs de taille intermédiaire. Pourtant, une approche purement défensive de la régulation condamne les asset managers à subir, là où une approche industrielle permet de transformer ces contraintes en actif stratégique. La clé réside dans la mutualisation et l’automatisation des processus de conformité : industrialiser la collecte et la qualité des données, standardiser les preuves de conformité, orchestrer les contrôles en temps réel plutôt que de les traiter en silos.
En Europe, la combinaison de DORA et de l’AI Act impose une vision systémique de la résilience numérique, où la protection des données, la cybersécurité et la gouvernance des modèles d’IA sont intégrées dans un même cadre. Les gestionnaires d’actifs sont poussés à cartographier de façon exhaustive leurs dépendances technologiques, y compris vis-à-vis de leurs prestataires et à documenter en profondeur leur gouvernance des risques. La stratégie gagnante consiste à anticiper les évolutions en construisant des plateformes de conformité modulaires capables d’adresser simultanément des exigences différentes, tout en assurant une cohérence globale des données et des contrôles.
Lorsque les processus de conformité sont pensés comme une infrastructure de données et non comme une pure charge, ils deviennent un socle de nouveaux services : reporting extra-financier avancé, transparence en temps réel sur les risques, explication des décisions d’investissement, scénarii de stress tests partagés avec les clients institutionnels comme avec les wealth managers. Dans les marchés américains, où l’accès à de nouvelles classes d’actifs (privés, réels, digitaux) et la sophistication fiscale deviennent des facteurs clés de différenciation, cette infrastructure unifiée de conformité et de donnée peut faire la différence entre un modèle de croissance durable et une promesse limitée à la seule performance financière à court terme.
Confiance : du « trust me » au « show me »
A mesure que les données deviennent le carburant central de la finance de demain, la création d’un cadre éthique clair devient critique. L’IA ne peut plus fonctionner comme une « boîte noire » : les régulateurs occidentaux convergent vers une exigence de traçabilité des données, de documentation des modèles et d’explicabilité des décisions, qu’il s’agisse d’octroi de crédit, de scoring ESG ou d’alertes de conformité. Les institutions qui sauront traduire cette exigence en expériences clients lisibles (tableaux de bord, explications pédagogiques, canaux de recours clairs) renforceront leur positionnement de tiers de confiance. Nous voyons émerger un basculement d’une relation fondée sur le « trust me » vers un paradigme « show me », où la confiance se gagne par la transparence, la répétabilité et la capacité à auditer algorithmes et processus.
Les gestionnaires d’actifs les plus avancés commencent à traiter la confiance comme un « protocole » incorporé dans leurs contrats, leurs architectures et leurs process : droits d’audit sur les prestataires, documentation systématique des modèles d’IA, tableaux de bord clients explicitant les choix d’investissement et leurs impacts fiscaux ou extra-financiers. A l’heure où l’érosion de la confiance institutionnelle pousse les investisseurs vers des sources d’information fragmentées, cette approche permet aux asset managers de se repositionner comme des tiers de confiance en s’appuyant sur des systèmes vérifiables.
A moyen terme, la montée en maturité des modèles d’IA, la qualité des données et la gouvernance devrait permettre de basculer vers de nouveaux cas d’usage bien plus structurants. Mais cette montée en puissance ne sera acceptable que si elle s’accompagne d’une culture de la responsabilité : documentation systématique, contrôle humain renforcé sur les décisions sensibles, dispositifs de monitoring des biais, formation aux enjeux éthiques. Dans cette configuration, l’IA devient un argument de confiance : plus de précision, plus de traçabilité, plus de réactivité face aux signaux de risque.
Résilience : nouvelle frontière stratégique de la performance
Les crises successives, la montée des cyber-menaces et les tensions géopolitiques ont fait de la résilience opérationnelle un sujet de gouvernance au plus haut niveau. Des cadres comme DORA en Europe ou les stress tests de résilience menés par les banques centrales ont mis en évidence l’hétérogénéité des niveaux de préparation. Mais l’analyse prospective montre que cette résilience n’est pas seulement défensive : elle conditionne la capacité des acteurs à gérer des portefeuilles plus complexes, plus illiquides et plus distribués, intégrant actifs privés, réels et digitaux dans des architectures de règlement-livraison et de conservation profondément transformées.
Les institutions qui abordent la résilience comme un investissement stratégique découvrent des gains tangibles : modernisation de leurs architectures, réduction des coûts d’infrastructure, amélioration de l’efficacité opérationnelle, capacité accrue à intégrer de nouveaux partenaires et à industrialiser des services auparavant réservés aux family offices. Le back-office se transforme en centre de performance, où l’automatisation intelligente et les « digital workers » prennent en charge la volumétrie opérationnelle, laissant aux équipes humaines l’analyse des cas complexes, la supervision des chaînes de valeur et la gestion des incidents.
A mesure que la finance devient plus ouverte et plus interconnectée, la résilience implique de passer d’une logique interne (plans de continuité, redondance des systèmes, tests de reprise) à une logique de résilience d’écosystème : partage d’informations sur les menaces, participation à des exercices sectoriels, harmonisation des standards de sécurité avec leurs principaux partenaires, adoption de cadres communs de due diligence technologique. Cette capacité à orchestrer un réseau de partenaires résilients devient un critère de choix pour les grands investisseurs institutionnels.
Enfin, la résilience ne peut être durable sans un investissement massif dans les compétences, notamment sur des profils hybrides mêlant compréhension des métiers, culture technologique et sensibilité aux risques cyber. Ces talents, encore rares sur le marché, sont essentiels pour piloter des environnements où systèmes hérités, solutions cloud, outils d’IA et nouvelles réglementations coexistent. Pour les asset managers, la capacité à attirer, former et fidéliser ces profils devient un vecteur décisif de résilience, mais aussi de différenciation concurrentielle.
Considérer la régulation comme un moteur d’industrialisation des process, la confiance comme un précieux actif sous gestion et la résilience comme un avantage concurrentiel devient une stratégie de croissance à part entière. Les acteurs capables de construire des architectures de conformité modulaires, d’orchestrer des écosystèmes technologiques de confiance et de réinventer leurs back-offices autour d’un duo intelligence artificielle et expertise humaine dessineront les nouveaux territoires d’investissement.
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