Wero, l’euro numérique, Visa : l’Europe peut-elle vraiment reprendre la main sur ses paiements ?
28/04/2026
En Europe, 60 % des transactions par carte transitent par des réseaux américains. Face à cette dépendance, les banques européennes ont lancé Wero, un wallet concurrent d’Apple Pay et Google Pay. Mais est-ce suffisant et surtout, est-ce réaliste ?
Éclairage avec Geoffrey Laloux, expert paiements chez Square Management.

Geoffrey Laloux
Une dépendance qui ne dit pas son nom
La souveraineté des paiements en Europe n’est pas qu’un débat de régulateurs. C’est une réalité chiffrée : selon la BCE, six transactions par carte sur dix effectuées en Europe passent par Visa ou Mastercard, deux acteurs américains. Et si la France s’en sort relativement bien grâce au réseau CB, qui représente environ 80 % du marché domestique, la situation est bien plus préoccupante à l’échelle européenne. Sur les 27 États membres de l’UE, seuls six disposent d’un réseau national de cartes.
« Les 21 autres sont totalement dépendants de Visa ou Mastercard », rappelle Geoffrey Laloux, Principal chez Square Management et responsable de l’offre de services paiements pour la France, la Belgique et le Luxembourg.
Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle est devenue plus visible et plus urgente. L’exclusion des banques russes de Swift en 2014, puis les tensions géopolitiques liées au premier mandat de Trump, ont mis en lumière un risque longtemps sous-estimé : celui de se retrouver coupé d’une infrastructure de paiement sur décision d’un gouvernement étranger. La Russie a répondu en lançant son propre réseau de cartes, MIR, en 2016 en seulement deux ans. La Chine dispose d’UnionPay. La Turquie et le Maroc travaillent à leurs propres systèmes. L’Europe, elle, a mis plus de temps à réagir.
Wero : un wallet européen face à des géants déjà installés
C’est dans ce contexte qu’est né Wero, le wallet porté par l’EPI (European Payments Initiative), consortium regroupant une vingtaine de banques européennes dont BNP Paribas, Société Générale, BPCE, ING ou Deutsche Bank. L’ambition : proposer une alternative crédible aux Apple Pay, Google Pay et PayPal, sur un terrain qu’ils occupent déjà solidement.
Mais qu’est-ce que Wero apporte concrètement de différent ? La question est directe, et la réponse l’est aussi. « Aujourd’hui, si je veux utiliser Wero, c’est parce que je veux payer par virement bancaire », explique Geoffrey Laloux. Ce positionnement initial centré sur le virement instantané, distingue Wero des wallets classiques, mais le limite aussi : si un marchand n’accepte que la carte, l’utilisateur n’a pas d’autre choix que de passer sur un autre système.
C’est précisément pourquoi Wero a élargi son périmètre. L’annonce de BPCE d’intégrer Wero dans le paiement en ligne marque une étape importante. Mais la vraie bascule est attendue pour 2027, date à laquelle Wero devrait être utilisable en commerce de proximité, avec le NFC et un wallet interbancaire permettant d’y stocker des cartes de plusieurs banques différentes. « En 2027, Wero arrivera avec la même panoplie de services qu’aujourd’hui Apple Pay propose », anticipe l’expert.
L’expérience utilisateur : le nerf de la guerre
Sur le fond, Wero arrive sur un marché déjà bien occupé et ses concurrents ne se sont pas arrêtés d’innover. Apple Pay et Google Pay bénéficient d’une intégration native sur les smartphones et d’un accès direct à la puce NFC. Wero, lui, fonctionne encore aujourd’hui principalement via QR code, ce qui constitue un frein réel à l’adoption dans les usages du quotidien des consommateurs par rapport à l’expérience utilisateur.
La question de la différenciation est donc centrale. Wero mise sur deux leviers : des services à valeur ajoutée communs à l’ensemble de la plateforme : paiement fractionné, paiements conditionnels ou encore abonnements et des services propres à chaque banque, qui pourront enrichir l’expérience selon l’établissement du client.
Mais un argument ne semble pas suffire à lui seul : celui d’être européen. « Ça touche le consommateur si vous lui posez la question dans un sondage. Mais au moment de payer son ticket de métro, il fait ce qui est le plus simple et le plus rapide », observe Geoffrey Laloux. La souveraineté numérique est un argument politique, pas un argument commercial.
Marchands et consommateurs : les deux moteurs de l’adoption
Pour qu’un moyen de paiement s’impose, deux conditions doivent être réunies simultanément : les marchands doivent l’accepter, et les consommateurs doivent y penser. Or ces deux dynamiques se conditionnent mutuellement.
Du côté des marchands, le principal levier est la réduction des frais d’acquisition. Wero, reposant sur le virement instantané plutôt que sur la carte, devrait en théorie coûter moins cher à encaisser. Mais la réalité commerciale est plus nuancée : pour les grandes enseignes avec des volumes importants, l’économie peut être significative. Pour le petit commerce de proximité, l’impact se ferait moins sentir.
Il existe aussi un risque symétrique : que Visa et Mastercard ripostent en proposant des remises commerciales agressives aux marchands qui s’engagent à rester sur leurs réseaux. « Ce serait une réponse possible, et dans ce cas, les marchands n’auraient pas intérêt à pousser Wero », reconnaît l’expert.
Côté consommateurs, le modèle des cartes offre un précédent utile : assurances en cas de non-livraison, programmes de fidélité, protection des achats. Wero pourrait s’inspirer de ces recettes éprouvées, mais ce sera aux banques et non à EPI de les déployer. Chaque établissement proposera sa propre couche de services, ce qui signifie que l’expérience Wero variera selon l’enseigne bancaire.
Euro numérique : concurrent ou allié de Wero ?
La question de la coexistence entre Wero et l’euro numérique devient légitime dans les discussions. La question qui se pose dépend en réalité d’un choix fondamental encore non tranché : l’euro numérique sera-t-il une monnaie ou un moyen de paiement ?
Geoffrey Laloux est clair sur le sujet : « L’euro numérique, c’est ce que vous allez échanger. Wero, c’est la gestion de la transaction : le KYC, la prévention de la fraude, la gestion des litiges. » Si l’euro numérique reste une monnaie, il pourrait parfaitement s’intégrer dans un wallet comme Wero. S’il devient un moyen de paiement à part entière, avec ses propres interfaces et infrastructures, alors la concurrence serait directe.
La Fédération bancaire française plaide pour la réutilisation des infrastructures existantes donc, implicitement, pour un euro numérique-monnaie compatible avec Wero. La BCE, de son côté, pose des exigences spécifiques : confidentialité, fonctionnement hors connexion, qui pourraient nécessiter des développements techniques propres. Le débat reste ouvert.
Le risque principal : ne pas trouver son marché
L’histoire des paiements numériques est remplie de projets qui n’ont jamais décollé faute de masse critique. Geoffrey Laloux cite l’exemple de Paylib en e-commerce qui existait techniquement, mais est resté confidentiel, ou de Lyf, récemment disparu. « Une infrastructure de paiement, que vous fassiez une transaction ou un million, elle coûte le même prix. Si Wero n’atteint pas la masse critique, le modèle ne fonctionne pas. »
Le scénario du pire n’est donc pas l’euro numérique concurrent. C’est le cercle vicieux de la désadoption : des marchands qui ne proposent pas Wero parce que les consommateurs ne le demandent pas, et des consommateurs qui ne l’utilisent pas parce qu’ils ne savent pas où l’accepter.
À horizon cinq ans
S’affranchir totalement de Visa et Mastercard ? Ce n’est ni réaliste ni même souhaitable, selon l’expert. « On voyage aussi en dehors de l’Europe. On a besoin à un moment d’autres systèmes. » L’objectif n’est pas de remplacer, mais de disposer d’alternatives solides pour la très grande majorité des usages en particulier les paiements domestiques, qui représentent 95 à 98 % des transactions électroniques des particuliers.
À cinq ans, le paysage européen ressemblera probablement à un patchwork : CB en France, Giro en Allemagne, iDEAL (futur Wero) aux Pays-Bas, Blik en Pologne, des systèmes nationaux interconnectés plutôt qu’une solution unique continentale. Ce n’est pas le grand soir de la souveraineté, mais c’est peut-être plus robuste : une résilience distribuée plutôt qu’une dépendance centralisée.
Et 2027 sera l’année charnière. Si Wero arrive en commerce de proximité avec le NFC, le wallet interbancaire et une offre de services enrichie, les conditions d’une adoption réelle seront enfin réunies. Reste à voir ce qu’Apple Pay, Google Pay et leurs écosystèmes auront développé d’ici là.
Emma Dufétel
