Rendre la crypto accessible : la vision de Deblock
25/11/2025
Deblock vient de signer une nouvelle étape majeure avec une levée de fonds de 30 millions d’euros. À cette occasion, Jean Meyer détaille sa vision d’une « banque du futur » bâtie sur l’hybridation entre finance traditionnelle et finance décentralisée. Rendements en temps réel, paiements on-chain, self-custody invisible pour l’utilisateur, expansion européenne… Dans cet entretien, il décrypte la stratégie qui doit permettre à Deblock d’accélérer sa croissance et d’imposer son modèle de néobanque blockchain régulée.

C’est quoi, la banque du futur ?
De mon point de vue, la « banque du futur » reposera sur le meilleur de la finance traditionnelle et le meilleur de la finance décentralisée telle qu’elles existent aujourd’hui. On entend souvent les promoteurs des cryptomonnaies expliquer que le futur, c’est la crypto. Le futur, ce n’est ni la crypto, ni la finance traditionnelle ; le futur, c’est un mix des deux. Il s’avère que la finance décentralisée fait certaines choses mieux que la finance traditionnelle, et que la finance traditionnelle fait certaines choses mieux que la finance décentralisée. La vérité, c’est qu’il faut prendre le meilleur des deux mondes.
Vous affirmez que « la banque de demain sera on-chain ou ne sera pas ». Qu’est-ce qui vous rend certain que cette transition est inévitable ?
Les clients de banques ou d’institutions financières, en règle générale, font attention à trois choses. Ils recherchent trois services principaux : ils veulent du paiement, ils veulent un accès au crédit et notamment des prêts immobiliers, et ils veulent faire fructifier leurs épargnes (plans d’épargne, PEL, PEA, etc.). On peut prendre toutes les fintechs du monde, elles répondent toutes à ces trois problématiques.
Par exemple, pour les paiements de proximité, les solutions traditionnelles comme Apple Pay sont extrêmement efficaces. En revanche, pour des transferts internationaux rapides et peu coûteux, les stablecoins offrent une alternative bien plus avantageuse. Donc, un mix des deux sur le paiement, que ce soit très loin en peer-to-peer à l’étranger ou proche, on se rend compte qu’il n’y a pas mieux qu’Apple Pay et la crypto ensemble.
Pour l’épargne et les rendements, les offres traditionnelles restent limitées. La finance décentralisée, via des smart contracts et un système de pair-à-pair, permet d’obtenir des rendements bien plus intéressants, qui sont automatisés et qui marchent très bien. Par exemple, pour l’euro, en tout cas sur les stablecoins euros, on parle d’un rendement entre 2,5 % et 4 %. Ce sont des rendements variables parce qu’ils sont en temps réel. Si demain je peux proposer, de manière très simple, en appuyant sur un bouton, un rendement de 3 à 4 % sur mes euros, et que je peux retirer à n’importe quel moment, c’est quand même vachement plus intéressant aujourd’hui que la finance traditionnelle.
Pour ce qui concerne les prêts, la situation est plus complexe pour l’immobilier, mais les prêts collatéralisés via la finance décentralisée fonctionnent très bien et offrent des possibilités remarquables. Dans ce cadre, il est possible de mettre en garantie un Bitcoin, ou tout autre actif tokenisé. Aujourd’hui, il s’agit surtout de Bitcoin, mais on commence déjà à tokeniser des actions, des fonds monétaires, et potentiellement, à l’avenir, même des billets de spectacle. La valeur de l’actif tokenisé est évaluée sur le marché, et il est alors possible d’obtenir des liquidités correspondantes. Ce mécanisme existe déjà, généralement en stablecoin dollar, sur la blockchain de manière entièrement décentralisée.
Si je devais aujourd’hui expliquer à mon banquier que j’ai utilisé un Bitcoin comme garantie pour obtenir un prêt via la finance décentralisée, puis transféré ces fonds à Binance pour les convertir en euros avant de les verser sur mon compte, la situation serait complexe et difficile à gérer dans le cadre bancaire traditionnel.
Notre objectif est de rendre cette approche accessible et sécurisée. Nous disposons des agréments nécessaires et sommes parfaitement équipés pour prévenir la criminalité financière, qu’il s’agisse de blanchiment d’argent, de financement du terrorisme, de fraude ou de cybercriminalité. Nous surveillons également la blockchain de manière approfondie, ce qui nous permet de connaître précisément l’origine des fonds et leur circulation. Cela nous permet de proposer des services fiables à des utilisateurs qui n’ont jamais eu recours à la finance décentralisée.
Le but ici, ce n’est pas d’amener plus de personnes dans la blockchain en disant : « La blockchain, c’est super, Bitcoin, c’est super ».
Le but ici, c’est de dire :
- voilà ce que vous pouvez obtenir en termes de rendement,
- en termes d’accès aux liquidités,
- en termes de paiements.
Ils vont commencer à utiliser ces services sans forcément savoir que derrière c’est de la blockchain.
- Ce qu’ils veulent, c’est que leur paiement aille d’ici au Pérou en quelques secondes, quasi gratuitement.
- Ce qu’ils veulent, c’est avoir du 4 % sur leurs euros.
- Ce qu’ils veulent, c’est avoir un accès simple aux liquidités.
Et enfin, il y a deux points hyper importants.
Le premier, c’est que ça se fait on-chain, donc off-balance-sheet. Donc en dehors du bilan : tout ce qui est capital requirement (fonds propres, ratio de solvabilité) disparaît, parce que tout se passe sur la blockchain. Et le deuxième, c’est que c’est transparent et sécurisé. Bitcoin, ça fait 16 ans que ça existe et que cela a atteint des milliards en capitalisation boursière (NDLR : au 21 novembre 2025, la capitalisation boursière du Bitcoin est estimée à environ 1 670 milliards de dollars). À date, personne n’a hacké ce système.
S’agissant de la sécurité, vous fonctionnez sur un système non-custodial. N’est-ce pas un frein pour le grand public ? Comment démocratiser et évangéliser ?
Notre rôle consiste à rendre la technologie accessible au grand public : elle ne doit plus constituer un obstacle. L’utilisateur doit pouvoir effectuer ses opérations d’un simple clic, sans même se rendre compte que le système est non-custodial, bien que la technologie sous-jacente repose sur ce principe.
Le non-custodial présente trois principaux défis.
Premièrement, la « seed phrase », clé privée à conserver soigneusement, peut être complexe à gérer. Nous avons développé une abstraction propriétaire de cette clé : une fois l’application installée, l’utilisateur n’a pas besoin de la connaître ou de la manipuler.
Deuxièmement, les transactions sur certaines blockchains, comme Bitcoin, sont relativement lentes. Ethereum et Solana sont plus rapides, mais il reste nécessaire de recourir à des « layers 2 » pour améliorer la vitesse, ce qui implique des frais de transaction (« gaz »). Nous prenons en charge ces frais pour nos utilisateurs, de manière totalement transparente. Par exemple, pour transférer des USD Coin sur Ethereum, nous fournissons automatiquement l’ETH nécessaire pour exécuter la transaction.
Enfin, notre objectif est d’abstraire complètement la complexité du self-custody. L’expérience utilisateur doit donner l’impression d’un service custodial, tout en maintenant les avantages de la self-custody, garantissant ainsi une expérience à la fois simple, sécurisée et fluide.
Et comment financez-vous ce surcoût pour apporter cette simplification ?
Nous prenons en charge ces coûts, car nous sommes convaincus qu’un client satisfait devient un client fidèle, qui revient et utilise nos services. C’est une approche simple mais efficace, et jusqu’à présent, elle s’est révélée performante.
Mantle se définit comme la première néobanque blockchain mondiale. Comment vous positionnez-vous par rapport à cela ?
Il existe aujourd’hui de nombreux acteurs qui se présentent comme des néobanques blockchain. En réalité, ces structures sont principalement des plateformes de finance décentralisée représentant des devises fiduciaires, typiquement le dollar, via des stablecoins comme l’USD Coin.
Ces néobanques DeFi se développent rapidement et ne sont pas soumises aux mêmes régulations que nous ; elles n’ont pas besoin d’agréments pour s’étendre à l’international. Cependant, leur offre reste limitée : sans stablecoins à déposer, l’utilisateur classique ne peut ni recevoir son salaire, ni payer son loyer. Chez Deblock, notre double agrément nous permet de proposer une gamme complète de services bancaires, tout en intégrant les avantages de la blockchain.
Compte tenu de votre profil hybride, quel est le ratio entre dimension bancaire et dimension crypto actuellement ?
Aujourd’hui, nous estimons ce ratio à 70 % bancaire et 30 % crypto.
Cela correspond-il à vos attentes ? Avez-vous une stratégie pour évoluer ?
Nous espérions une proportion plus élevée de crypto. Notre objectif reste cependant d’apporter la blockchain et la crypto de manière transparente, en mettant avant tout les services et les avantages pour l’utilisateur. Les clients veulent simplement pouvoir payer facilement et à moindre coût, sans se soucier de la technologie utilisée.
Vous évoquez « jusqu’à 10 % de rendement ». Comment garantir ce niveau de rendement tout en restant transparent ?
Ces rendements sont variables et non garantis, mais le capital reste sécurisé. Pour le dollar, le rendement peut varier entre 4 % et 10 % selon les jours, et pour l’euro entre 2,5 % et 4 %, ce qui reste supérieur aux taux bancaires classiques. Même si le rendement n’est pas fixe, il offre un potentiel supérieur à un placement traditionnel à taux garanti.
Comment Deblock a-t-elle réussi à lever 30 millions en trois ans ?
Deblock a réalisé plusieurs levées de fonds : 12, 14 et aujourd’hui 30 millions d’euros, soit 56 millions au total. Cela repose d’abord sur une équipe compétente et solide, capable d’exécuter une vision ambitieuse. Nous avons construit toute l’infrastructure en interne, ce qui nous permet de gérer la blockchain, de vérifier l’origine des fonds et de respecter la régulation, sans dépendre d’un tiers. Cette autonomie technologique contribue fortement à la valeur de l’entreprise et à la confiance des investisseurs, surtout depuis que nous avons multiplié par quatre notre nombre d’utilisateurs et nos revenus en neuf mois.
Vous visez un million d’utilisateurs d’ici la fin de l’année. Quelles actions comptez-vous mettre en place ?
Nous avons déjà multiplié notre base par quatre en neuf mois. L’objectif maintenant est de multiplier par trois notre activité, soutenu par la levée de fonds de 30 millions pour le marketing et l’ouverture de nouveaux marchés en Europe, au-delà de la France.
Quelle est votre stratégie d’expansion européenne ?
Nous ciblons d’abord la région DACH (Allemagne-Autriche) au premier trimestre 2026, puis l’Espagne, le Portugal et l’Italie si les premiers déploiements sont concluants.
Quels critères guident ce choix de marchés ?
Nous considérons la maturité des marchés, la taille de la population et l’appétence pour la blockchain et les cryptomonnaies. La fiscalité allemande, par exemple, est claire et simple, ce qui favorise le développement d’un écosystème crypto.
La levée de fonds a-t-elle modifié votre feuille de route ?
Non, nous connaissons notre cap et avons une roadmap produit sur six mois. La levée de fonds nous permet simplement de mettre nos projets en œuvre plus efficacement.
Quels indicateurs allez-vous suivre pour cette croissance ?
Les indicateurs principaux restent les utilisateurs, les revenus et les marges, tout en veillant à la prévention de la criminalité financière, puisque nous restons un établissement régulé.
Pensez-vous que les banques traditionnelles adopteront le système on-chain, ou qu’un nouvel écosystème émergera ?
Les banques commenceront par proposer des wallets crypto. Actuellement, l’offre reste limitée, mais elles devront évoluer vers des protocoles self-custody, tout en respectant la travel rule. Les banques conserveront leur avantage pour les prêts immobiliers et resteront souvent le compte principal des clients. Si des acteurs comme Revolut ou Deblock réussissent à proposer des prêts immobiliers aussi efficaces que leurs services de paiement, le paysage bancaire pourrait évoluer rapidement.
Comment imaginez-vous l’expérience bancaire d’un utilisateur moyen dans 5 à 10 ans ?
Le système financier pourrait être profondément transformé par l’émergence d’actifs tokenisés et de protocoles décentralisés, permettant d’évaluer les scores de crédit et d’octroyer des prêts immobiliers facilement, grâce à des modèles prédictifs et à l’intelligence artificielle.
Prévoyez-vous des recrutements ?
Nous sommes actuellement 70 et envisageons de croître jusqu’à 100 collaborateurs pour soutenir notre développement.
Philippe Vogel
