Opinion | Chloé Desenfans, Feel Mining « Crypto et tensions géopolitiques : un choc pétrolier peut-il rebattre les cartes du Web3 ? »

Le retour brutal des tensions géopolitiques au Moyen-Orient replace le risque macroéconomique au cœur des marchés financiers. Les frappes américaines et israéliennes en Iran, suivies de représailles militaires, ont ravivé les inquiétudes autour de l’approvisionnement énergétique mondial et provoqué une hausse rapide du Brent, désormais proche de ses plus hauts niveaux depuis l’été 2024.

Au-delà de la seule dimension géopolitique, c’est surtout le retour d’un duo bien connu des investisseurs qui attire l’attention : pétrole fort et dollar fort. Une combinaison qui a historiquement tendance à resserrer les conditions financières mondiales et à peser sur les actifs les plus sensibles à la liquidité. Dans ce contexte, une question revient avec insistance : comment les cryptomonnaies réagissent-elles face à un choc macroéconomique de cette nature ?

Par Chloé Desenfans, Cofondatrice de Feel Mining

 

Chloé Desenfans, Cofondatrice de Feel Mining

 

Le retour du risque stagflationniste

L’escalade actuelle ne se limite pas aux affrontements militaires. Elle se transmet directement à l’économie réelle par le biais des matières premières. Le baril de Brent a bondi d’environ 10% en quelques jours et dépasse désormais les 84 dollars.

La situation devient particulièrement sensible autour du détroit d’Ormuz, par lequel transite plus de 20% du pétrole mondial. Toute perturbation durable de cette zone stratégique pourrait rapidement faire grimper les prix de l’énergie et raviver les tensions inflationnistes à l’échelle mondiale.

Le problème est que ce choc énergétique intervient dans un contexte économique déjà fragile. Si la hausse des prix de l’énergie se confirme, les économies occidentales pourraient être confrontées à un scénario redouté : la stagflation, c’est-à-dire la combinaison d’une inflation persistante, d’une croissance atone et d’une contraction de la liquidité.

Or, dans ce type d’environnement, les actifs financiers évoluent rarement de manière uniforme. Certains souffrent du resserrement monétaire et du ralentissement économique, tandis que d’autres peuvent tirer parti de l’instabilité.

Bitcoin entre actif spéculatif et actif de protection

Les dernières réactions du marché crypto illustrent bien cette ambivalence. Au moment de l’annonce des tensions géopolitiques, le Bitcoin a d’abord enregistré une baisse rapide. Mais le mouvement a été rapidement absorbé, l’actif rebondissant alors même que les marchés boursiers traditionnels étaient fermés.

Ce comportement reflète la nature hybride du Bitcoin. Pour certains investisseurs, il reste un actif spéculatif fortement corrélé à la liquidité mondiale. Mais pour d’autres, notamment dans les régions confrontées à des instabilités monétaires ou à des restrictions financières, il peut également servir d’outil de protection face aux dévaluations de devises. Cette double lecture explique en partie la résilience observée ces derniers jours.

L’intérêt institutionnel reste intact

Malgré l’incertitude géopolitique, les flux institutionnels restent positifs. Les ETF Bitcoin enregistrent plusieurs centaines de millions de dollars d’entrées nettes, signe que les grands investisseurs continuent de s’exposer à l’actif. Cette dynamique montre que, pour une partie du marché, le Bitcoin commence progressivement à s’imposer comme une classe d’actifs à part entière, capable d’être intégrée dans une allocation stratégique, même en période de turbulences.

Ethereum et les altcoins sous pression

Si Bitcoin semble relativement solide, la situation est plus contrastée pour le reste de l’écosystème. Ethereum évolue actuellement sous un seuil technique important autour des 2 100 dollars, tandis que les altcoins subissent une rotation des capitaux vers les actifs les plus liquides du marché.

Dans un environnement macroéconomique incertain, les investisseurs ont tendance à privilégier les actifs les plus robustes et les plus liquides. Ce phénomène n’est pas propre aux cryptomonnaies : il s’observe également sur les marchés actions, où les grandes capitalisations résistent souvent mieux que les valeurs plus spéculatives.

Un marché suspendu à l’évolution du contexte géopolitique

Pour l’écosystème crypto, les prochaines semaines dépendront largement de l’évolution de la situation au Moyen-Orient.

Si les tensions s’intensifient et que les prix de l’énergie continuent de grimper, la pression inflationniste pourrait contraindre les banques centrales à maintenir des politiques monétaires restrictives plus longtemps que prévu. Dans ce cas, la liquidité mondiale resterait limitée, ce qui pourrait peser sur l’ensemble des actifs risqués, y compris les cryptomonnaies. À l’inverse, si la situation se stabilise, l’intérêt institutionnel pour Bitcoin et l’écosystème Web3 pourrait rapidement reprendre de la vigueur.

Une chose est toutefois certaine : à mesure que le marché crypto se rapproche de la finance traditionnelle, il devient de plus en plus sensible aux grands équilibres macroéconomiques mondiaux.

Et dans un monde où les tensions géopolitiques redeviennent une variable centrale, les cryptomonnaies pourraient bien continuer à jouer un rôle paradoxal : à la fois actif spéculatif et outil de protection face aux incertitudes du système financier.

 

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