L’Europe a levé 4 milliards en deep tech — pour 20 entreprises sur 119
04/11/2026
Cent dix-neuf entreprises. Vingt-six pays. Deux cohortes sélectionnées en avril et octobre 2024. Le Conseil européen de l’innovation (EIC) publie au 29 septembre 2026 la première analyse de financement systématique de son Scaling Club — le programme censé faire émerger les futurs champions technologiques du continent. Les données proviennent de Dealroom, les limites méthodologiques sont clairement énoncées.
La concentration est le fait principal
4,06 milliards d’euros levés depuis l’adhésion. Le chiffre est réel. Mais les 20 premières entreprises ont capté 82 % de cette somme. Et neuf tours supérieurs à 100 millions d’euros représentent à eux seuls 51 % du total. Autrement dit : l’essentiel du mouvement s’est joué sur une vingtaine de dossiers, dans le calcul quantique, l’intelligence artificielle, le spatial et la défense.
Le taux de levée des membres du Club (56 %) surpasse celui du groupe témoin de candidats non retenus (38 %). La croissance du financement post-adhésion atteint 128 % contre 56 % pour les non-sélectionnés. L’effet de sélection est réel. Mais il s’applique de façon très inégale à l’intérieur du portefeuille.
Les Américains entrent par le haut
Avant adhésion, les investisseurs du pays d’origine de l’entreprise représentaient 60 % des participations au capital. Deux ans plus tard : 43 %. Les investisseurs non européens — majoritairement américains — sont passés de 12 % à 18 % des tours en nombre, et à 27 % dans les méga-rounds. Ils sont proportionnellement deux fois plus présents dans les très grands tours que dans l’ensemble du portefeuille.
Le rapport formule la tension sans l’esquiver : il recommande explicitement de « garder la propriété et la valeur en Europe ». Ce qui signifie que, pour l’instant, ce n’est pas entièrement le cas.
La valorisation accélère en deuxième année
Les 119 entreprises valaient collectivement 9,2 milliards d’euros à l’entrée dans le Club. Elles en valent 14,3 milliards deux ans plus tard, soit une valorisation moyenne passée de 77 à 120 millions par entreprise. Mais la dynamique n’est pas linéaire : +10 % la première année, +42 % la seconde. Le rapport n’en donne pas d’explication directe. L’hypothèse la plus vraisemblable est que les tours des méga-rounds — intervenus majoritairement en deuxième période — ont tiré les valorisations vers le haut de façon mécanique.
La couverture des données de valorisation n’atteint que 71 % du portefeuille. Les 29 % manquants sont complétés par des moyennes sectorielles. C’est indiqué dans la note méthodologique. Cela ne disqualifie pas les conclusions, mais en précise la portée.
La France : 24 entreprises, 369 millions
Par nombre d’entreprises, la France est le premier pays du portefeuille avec 24 membres. Par capitaux levés, elle arrive cinquième derrière l’Espagne (1,48 milliard pour 16 entreprises), l’Allemagne (750 millions), les Pays-Bas (508 millions) et la Bulgarie (390 millions). L’Espagne capte quatre fois plus de financement avec un tiers des entreprises en moins.
La répartition thématique du portefeuille global est la suivante : Climat 50 %, Numérique 29 %, Santé 20 %. Dix sous-thèmes comptent chacun environ 12 entreprises — trop peu pour des comparaisons statistiques robustes, ce que le rapport reconnaît.
L’achat public, angle mort du système
Le rapport recense 210 partenariats — commerciaux pour 32 %, alliances stratégiques 25 %, R&D 19 %. Ces données sont déclaratives et qualifiées d’« indicatives » dans la méthodologie. La recommandation structurelle la plus directe du rapport concerne les marchés publics : les procédures européennes sont décrites comme trop lentes et trop fragmentées pour absorber des solutions deep tech à l’échelle. C’est le verrou que le financement seul ne peut pas lever.
Environ 80 % des capitaux levés après adhésion provenaient de tours impliquant un co-investisseur public ou l’EIC lui-même. Le Fonds EIC co-investit dans 22 % des entreprises ayant levé, avec en moyenne cinq autres investisseurs par tour soutenu. Le secteur public reste le déclencheur dominant. Ce qui pose mécaniquement la question de ce qui se passe si les enveloppes se réduisent — question que le rapport ne traite pas.
Michiel Scheffer, président du conseil de l’EIC, conclut : « Europe’s deep tech is ready to scale. » Les données donnent des raisons d’y croire sur quelques dizaines d’entreprises. Sur les 99 autres, le rapport est plus silencieux.
