Fintech : 20 ans d’écart, mêmes défis ?
27/02/2026
Comment faire passer une fintech à l’échelle en 2025, quand on a connu la première vague des années 2000 ? À l’occasion d’un échange croisé, Grégoire Hug, fondateur de WeeFin, et Charles-Henry Choël, Partner chez Asterion Ventures et ancien Dirigeant de GL Trade, confrontent deux générations de fintech.
Technologie, régulation, capital, culture produit, impact : si le décor a changé, les fondamentaux, eux, résistent.

Grégoire Hug, fondateur de WeeFin, et Charles-Henry Choël, Partner chez Asterion Ventures
De la criée au SaaS ESG : deux époques, deux infrastructures
Dans les années 2000, la barrière à l’entrée était avant tout technologique. GL Trade participe à la bascule de la Bourse française vers le trading électronique. À l’époque, pas de cloud, pas d’API standardisées, pas de briques prêtes à l’emploi.
« La technologie était une vraie barrière à la croissance », résume Charles-Henry Choël. Chaque marché avait son protocole, chaque connexion nécessitait des développements spécifiques. L’entreprise mobilisait « une armée de développeurs » pour interfacer les différentes places boursières.
Vingt-cinq ans plus tard, le paysage est radicalement différent.
« Avec 10 personnes on peut faire l’équivalent de ce que nous faisions avec 300 personnes à l’époque. »
Le cloud, les standards d’interconnexion et désormais l’IA ont abaissé la barrière purement technique. Résultat : la différenciation ne se joue plus uniquement sur le code.
La nouvelle barrière : la connaissance métier
Pour Grégoire Hug, le véritable avantage concurrentiel s’est déplacé vers l’expertise sectorielle.
Ingénieur de formation, passé par BNP Paribas après la crise financière, il lance WeeFin en 2018 avec une conviction : les données ESG vont transformer la finance, mais les outils manquent.
« Ce qu’on fait d’unique et que personne ne peut faire à notre place c’est la connaissance métier, le fonctionnel. »
WeeFin développe une plateforme SaaS B2B destinée aux gérants d’actifs, banques et assureurs. Objectif : intégrer massivement des critères climat, biodiversité ou gouvernance dans les décisions d’investissement.
La fintech assume un pivot stratégique en 2021 : abandon du conseil, pourtant générateur de plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires, pour se concentrer exclusivement sur le software. Un choix risqué, financé par une première levée de fonds en 2022, à laquelle participe Asterion Ventures.
Le pari : sacrifier du cash-flow court terme pour bâtir des revenus récurrents sur le long terme.
Régulation et sécurité : contrainte ou avantage compétitif ?
Autre rupture majeure : l’empilement réglementaire. RGPD, exigences de cybersécurité, conformité AMF, questionnaires fournisseurs de plus de 500 questions… Le niveau d’exigence des grands comptes s’est considérablement renforcé.
« Aujourd’hui, il faut démarrer avec le produit afin d’être bien en phase avec la réglementation. Il y a moins de tolérance pour les essais. »
Pour les jeunes fintechs, la marche est haute. Mais une fois franchie, elle devient une barrière à l’entrée pour les nouveaux entrants. Certification SOC 2, équipes sécurité, responsables conformité : ces investissements lourds structurent durablement l’entreprise.
A contrario, travailler avec une startup est aujourd’hui plus acceptable qu’il y a vingt ans. À l’époque, GL Trade avait fait entrer Euronext à son capital en partie rassurer ses clients avec un acteur reconnu. Désormais, l’écosystème est plus mature et les grands groupes assument davantage le risque d’innovation.
Capital-risque : plus accessible, mais plus exigeant
L’accès au capital constitue l’autre transformation majeure.
« Il y a 25 ans, il n’y avait pas tout ce monde du VC. »
Moins de liquidité, moins de tours successifs, dilution plus rapide. Aujourd’hui, l’écosystème venture est plus structuré, avec des fonds spécialisés par stade et par secteur.
WeeFin enchaîne trois levées et atteint à présent une centaine de collaborateurs. L’entrée successive d’investisseurs impact, tech puis finance reflète les étapes de maturation de la société.
Hypercroissance : les erreurs qui coûtent cher
Sur les erreurs classiques des fintechs en forte expansion, les deux dirigeants convergent.
Première faille : le recrutement.
Celle qui fait perdre le plus de temps et le plus d’argent.
La tentation est forte d’embaucher vite pour absorber la charge. Mais un mauvais recrutement peut geler l’organisation pendant des mois.
Deuxième risque : la complexité produit. GL Trade avait multiplié les branches spécifiques par pays, au détriment de la qualité globale. Une leçon transmise à WeeFin dès les débuts : privilégier un socle unique, scalable, limiter le sur-mesure.
Enfin, l’ego et l’entêtement.
« Ce que je trouve être perfectible et une erreur que je fais souvent, c’est lorsque je n’accepte pas assez rapidement m’être trompé. »
Dans un environnement agile, la capacité à pivoter rapidement devient un atout stratégique.
ESG : effet de mode ou transformation structurelle ?
La question revient régulièrement : la finance durable est-elle un cycle médiatique ou un changement structurel ?
La réponse est nette.
« C’est structurel, on a passé la hype »
Malgré les périodes de backlash, notamment aux États-Unis, les investisseurs de long terme, fonds de pension, assureurs, ne peuvent ignorer le risque climat et les enjeux de durabilité sur des horizons à 20 ou 30 ans.
Pour WeeFin, 40 % du chiffre d’affaires est déjà réalisé à l’international. L’Europe, en avance réglementairement, pourrait transformer cette contrainte en avantage compétitif global.
Charles-Henry Choël y voit un parallèle avec les années 2000 : la France en avance sur le trading électronique avait permis à GL Trade de devenir un acteur mondial. Même logique aujourd’hui avec l’ESG.
Ce qui n’a pas changé : résilience et vision
Au-delà des cycles technologiques et réglementaires, un invariant demeure : le rôle du fondateur.
Écoute, capacité d’apprentissage, résilience face aux montagnes russes de la croissance.
Grégoire Hug parle de « tragédie des horizons » : à long terme, la trajectoire est positive ; à court terme, les obstacles sont partout.
La fintech a changé d’infrastructure, pas de nature.
Le passage à l’échelle reste une affaire de vision, d’exécution et de compréhension intime du problème client. La technologie accélère. La régulation complexifie. Le capital fluidifie.
Mais au cœur du modèle, le défi reste le même : construire un produit qui résout un problème majeur, dans un secteur exigeant, et tenir la distance.
Emma Dufétel
