Euro numérique : innovation stratégique ou menace pour les banques ?
21/10/2025
La Banque centrale européenne (BCE) prépare le lancement de l’euro numérique, une version dématérialisée du cash visant à sécuriser les paiements et à renforcer la souveraineté monétaire européenne face aux géants américains du numérique. Pourtant, ce projet ne met pas encore tout le monde d’accord, notamment parmi les banques commerciales, inquiètes des coûts et des risques pour leur modèle économique.

Geoffrey Laloux, expert du domaine des paiements chez Square Management
Geoffrey Laloux, expert du domaine des paiements chez Square Management
« L’euro numérique ne remplace rien. Il vient en complément du cash. Même les pays les plus avancés dans le cashless, comme la Suède, commencent à revenir en arrière, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. »
Une monnaie complémentaire, pas un remplacement
Contrairement à ce que certains pourraient penser, l’euro numérique ne supprime pas les billets et pièces que l’on connaît aujourd’hui. Il s’agit d’une monnaie à cours légal garantie par la BCE, détenue directement auprès de la banque centrale, mais distribuée via les banques commerciales et fintechs. « C’est vraiment la version électronique de nos billets », précise Geoffrey. « Pour le citoyen, ça ne change rien au quotidien : on pourra payer son café ou son pain comme avec un billet ou une carte bancaire. »
La distinction avec l’euro sur les comptes bancaires est importante : l’euro numérique est une monnaie de banque centrale, alors que les euros détenus sur les comptes bancaires sont des monnaies commerciales, gérées par les banques privées. Cette nuance technique a un impact majeur sur le rôle des banques dans le système financier.
Quels risques pour le modèle bancaire ?
Les banques commerciales s’inquiètent des effets potentiels sur leurs dépôts et leur capacité à créer du crédit. En effet, déposer ses euros numériques directement auprès de la BCE revient à retirer de l’argent de sa banque. Geoffrey explique :
« En cas de doute sur la santé financière d’une banque commerciale, le citoyen ou l’entreprise pourrait transférer massivement ses avoirs vers la BCE. Cela pourrait provoquer une crise de liquidité, voire la faillite d’une banque, un scénario que l’on appelle ‘bank run’ et que l’on a déjà vu se produire. »
Un autre risque concerne l’assèchement des crédits : « Les dépôts font les crédits », rappelle Geoffrey. Si trop d’argent quitte les banques commerciales, leur capacité à prêter diminue, ce qui pourrait ralentir l’économie. Pour limiter ces effets, la BCE envisage un plafond de détention individuel d’environ 3 000 € et éventuellement des taux négatifs pour éviter la thésaurisation excessive.
Sécurité et confidentialité : un équilibre à trouver
L’euro numérique sera conçu pour garantir une confidentialité relative. Contrairement au cash, il ne pourra pas être totalement anonyme, afin de respecter les obligations européennes de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme (AML/CFT). Selon Geoffrey :
« La BCE connaît les transactions mais pas les identités des utilisateurs. Les banques savent qui détient quoi, mais pas ce que les utilisateurs font exactement. Ce pseudo-anonymat permet de concilier confidentialité et contrôle légal. »
Cette approche est également considérée comme plus sûre que les systèmes actuels de paiement électroniques gérés par des entreprises américaines, dont les données peuvent être exploitées ou accessibles aux autorités des États-Unis via le Cloud Act.
Quel coût pour les banques et le secteur ?
Le coût du projet reste encore flou, avec des estimations allant de 4 à 30 milliards d’euros, ce qui est une très grande fourchette pour avoir une idée précise. La BCE financera l’infrastructure centrale — création des jetons, registre et sécurité — mais les banques devront supporter le développement des interfaces, l’authentification, le support client et la conformité.
« Les banques commerciales n’ont pas le choix : si le règlement européen est adopté, elles devront intégrer l’euro numérique dans leurs systèmes », précise Geoffrey. « C’est un investissement conséquent, mais nécessaire pour rester dans le jeu. »
Souveraineté européenne et géopolitique
La BCE voit dans l’euro numérique un moyen de réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis des réseaux de paiement américains et de contrer la « dollarisation » via les stablecoins. « L’euro numérique, avant d’être un moyen de paiement, est une déclaration politique et de souveraineté », souligne Geoffrey. « Il s’agit d’occuper le terrain avant que des acteurs non européens ne le fassent. »
Perspectives et adoption
Malgré son rôle stratégique, le projet devra convaincre le grand public, encore peu sensibilisé aux enjeux de souveraineté monétaire. L’euro numérique pourrait également faciliter l’accès à l’argent pour les populations exclues du système bancaire classique, avec une ouverture de compte très simplifiée et rapide mais aussi potentiellement gratuite.
« Pour le citoyen, l’euro numérique sera simple et pratique, mais il faudra un volet éducatif important pour que tout le monde comprenne ce qu’il utilise », conclut Geoffrey.
Le calendrier reste ambitieux : adoption possible autour de 2028-2029, après validation par le Conseil européen et le Parlement. L’euro numérique pourrait alors devenir un outil central de la politique monétaire européenne, tout en obligeant les banques commerciales à repenser leur rôle dans un système de paiement modernisé et souverain.
Emma Dufétel
