Entretien | Rand Hindi, CEO de Zama :« Nous ne réinventons pas la blockchain, mais nous lui donnons son plein potentiel »
03/09/2025
Zama vient de lever 57 millions de dollars et entre dans le cercle restreint des licornes françaises. Une reconnaissance de poids pour cette société franco-suisse qui développe une technologie novatrice : le chiffrement homomorphe, ou Fully Homomorphic Encryption (FHE). Une innovation de rupture qui permet d’effectuer des calculs sur des données, sans jamais les déchiffrer.
Fondée par Rand Hindi, entrepreneur à la trajectoire singulière, passé par la bioinformatique, la recherche, puis un premier exit avec Snips, Zama compte aujourd’hui une centaine de personnes, dont 40 chercheurs. L’entreprise revendique 90 % de parts de marché dans son segment technologique, et la majorité des projets en FHE sur blockchain utilisent déjà sa solution. Son écosystème est, à lui seul, valorisé à plus d’un milliard de dollars.
Entretien avec son cofondateur et CEO par Manon Triniac.

Rand Hindi, CEO de Zama
Vous avez commencé très jeune, d’abord dans la recherche, puis avec la création de Snips, revendue à Sonos. Qu’est-ce que ce parcours vous a appris ?
Ce que j’ai surtout appris, que ce soit dans la recherche ou en tant qu’entrepreneur, c’est à détecter les innovations de rupture avant qu’elles deviennent mainstream. Il y a une dynamique récurrente dans la technologie : pendant des années, il ne se passe presque rien, puis soudain tout bascule.
C’était le cas de la blockchain, de l’intelligence artificielle, et demain sans doute de la fusion nucléaire. L’IA semblait stagner, puis ChatGPT a tout changé. C’est pareil pour la blockchain : dix ans de promesses, puis les grandes banques adoptent soudainement les stablecoins et les actifs tokenisés. Mon obsession, c’est d’identifier ces tendances tôt, pour m’y engager à temps, que ce soit comme chercheur, entrepreneur ou investisseur.
Vous venez de lever 57 millions de dollars. Que représente cette étape pour Zama ?
Cette levée ne répondait pas à un besoin urgent de financement, car nous avions déjà des réserves solides, mais elle marque un tournant stratégique. Jusqu’ici, notre modèle reposait sur la vente de notre technologie à de nouvelles blockchains : elles nous intégraient en natif et nous étions rémunérés en tokens ou en licences.
Mais nous avons constaté que les grandes institutions financières, et même la plupart des utilisateurs finaux, voulaient utiliser les blockchains déjà établies : Ethereum, Solana, BNB Chain… Pas des blockchains alternatives, aussi innovantes soient-elles. Il fallait donc développer une technologie de surcouche, une confidentialité par-dessus les blockchains publiques existantes, sans nécessiter leur modification. Cette levée nous permet de financer ce changement d’approche, avec des investisseurs stratégiques très engagés dans la blockchainisation de la finance.
Le chiffrement homomorphe est au cœur de votre technologie. En quoi est-ce une avancée décisive ?
Le Fully Homomorphic Encryption (FHE) ou chiffrement homomorphe permet de traiter des données chiffrées sans jamais les déchiffrer. C’est un changement de paradigme. Prenons un exemple : aujourd’hui, si vous posez une question à ChatGPT, vos données sont exposées. Le modèle doit voir votre requête pour y répondre. Avec Zama, vous pourriez envoyer une question totalement chiffrée. Le modèle n’y aurait pas accès, mais il pourrait tout de même y répondre, et la réponse serait elle aussi chiffrée. Vous bénéficiez du même service, mais en garantissant une confidentialité absolue.
Sur la blockchain, c’est encore plus critique. Par essence, toutes les données y sont publiques, car la vérifiabilité des transactions repose sur la transparence. Mais cela rend de nombreux usages impossibles, notamment en finance. Personne ne veut révéler ses positions de trading, le montant de ses paiements ou l’identité de ses contreparties.
Grâce au chiffrement homomorphe, nous permettons à n’importe quel protocole sur blockchain publique d’exécuter des calculs vérifiables, mais confidentiels. Autrement dit : tout le monde peut vérifier que l’opération est correcte, sans jamais voir les données.
Est-ce que le marché est prêt pour un déploiement massif de cette technologie ?
Oui, parce que la confidentialité devient un impératif, et que les autres technologies alternatives ne sont pas viables. Certaines ont déjà été compromises par des attaques. D’autres ne sont pas post-quantiques : un ordinateur quantique suffirait à casser leur sécurité. Ce n’est pas notre cas. Le FHE tel que nous le développons est résilient même face à ces menaces futures.
De plus, il ne faut pas oublier que les données publiées sur la blockchain le sont pour toujours. Ce n’est pas un problème que l’on pourra “corriger plus tard” : si l’on n’intègre pas dès aujourd’hui des garanties de confidentialité, les données sensibles resteront accessibles à vie.
Quels sont les cas d’usage les plus prometteurs selon vous ?
Le premier, c’est sans doute le paiement en stablecoin. On assiste à une adoption massive : tout le monde veut utiliser des dollars numériques programmables sur la blockchain. Mais sans confidentialité, cela revient à publier les fiches de paie de ses employés ou ses comptes en banque. Personne ne souhaite ça. Il s’agit d’un besoin de base (sécurité, vie privée, protection contre le vol) et notre technologie le rend enfin possible, même sur des blockchains publiques.
Le second cas d’usage, c’est la tokenisation des actifs financiers. Aujourd’hui, investir dans un fonds signifie généralement immobiliser son capital pendant dix ans. En tokenisant les parts, on permettrait aux investisseurs de revendre leurs participations partiellement ou totalement, à tout moment. Cela créerait un marché secondaire liquide pour des actifs aujourd’hui illiquides – private equity, real estate, dette privée… Mais là encore, la confidentialité est indispensable : personne ne veut rendre publique sa stratégie d’investissement ou son identité. Notre objectif n’est pas de réinventer la blockchain, mais de résoudre ses limites pour débloquer son plein potentiel.
Vous défendez aussi une approche open source. Un choix stratégique ou une nécessité dans votre domaine ?
C’est une nécessité absolue. En cryptographie, on considère qu’un système n’est réellement sécurisé que s’il peut être audité publiquement. Publier notre code, ce n’est pas le rendre gratuit. C’est inviter chercheurs, développeurs et même hackers à le tester, à chercher des failles, et à les corriger avec nous.
Nous sommes aujourd’hui la cible numéro un dans notre domaine, y compris pour des hackers d’États et c’est en réalité une excellente chose. Chaque vulnérabilité découverte et corrigée renforce la robustesse de notre technologie. Lorsque nous avons lancé la version bêta, 300 000 utilisateurs l’ont testée en quelques jours. C’est un crash test grandeur nature que peu de solutions peuvent se permettre.
