Entretien | Faustine Fleuret, Présidente de l’Adan « Notre but ? Faire de l’Europe la région mondiale du Web 3 avec la France en moteur »
02/05/2024
Il suffit d’échanger quelques minutes avec Faustine Fleuret pour comprendre que la comparaison risque fort de se limiter à son statut d’anecdote.
La jeune présidente de l’Adan - elle a tout juste 30 ans – connaît sur le bout des doigts les aspérités réglementaires comme législatives qui règnent, ou justement, qui ne règnent pas encore, sur les actifs financiers version blockchain.
Titulaire d’un master banque/finance, elle s’est rapidement passionnée pour l’aspect réglementaire du système financier jusqu’à décider de rejoindre l’AMF pour travailler sur la réglementation des matières premières. Un poste qu’elle quitte pour passer « de l’autre côté », celui de l’Association Française des Marchés Financiers.
C’est le moment où les ICO fleurissent sur le marché avec, selon sa propre expression, « beaucoup de casse » comme beaucoup d’incompréhensions. L’AMF, son ancienne maison, s’empare du sujet et lance une consultation auprès des associations de la Place. Et qui « hérite du dossier » ? La jeune femme tout juste arrivée dans les équipes.
Face à ces « AFVNI » de la finance (Actifs Financiers Volatils non Identifiés) que sont les tokens, elle répondra avec une méthode novatrice pour la place, délaissant les fouilles au sein des règlements et autres jurisprudences en matière de pratique financière, au profit d’une enquête de terrain appréhendant les pionniers d’alors : la Maison du Bitcoin, ConsenSys, Ledger, Coinhouse… Soit, ceux qui deviendront quelques temps plus tard, les membres fondateurs de l’Adan.
Mais attention, la mission de l’Adan ne se limite pas aux actifs numériques. L’Association souhaite désormais faire connaître ses ambitions pour l’ensemble des professionnels du Web 3 à l’échelle de l’Europe.
Rencontre et récit avec Faustine Fleuret, présidente de l’Adan, l’Association pour les professionnels du WEB3
Propos recueillis par Anne-Laure ALLAIN
Aujourd’hui à un poste institutionnel, vous êtes cependant, un peu « sortie du rang » quand vous avez rencontré le monde du WEB3, pouvez-vous nous raconter comment cela s’est passé ?
Objectifs : l’aider à définir ce qu’étaient ces opérations. Pouvaient-elles être qualifiées d’opérations financières ? les cryptoactifs pouvaient-ils être assimilés à des instruments financiers ? les ICO étaient-elle des équivalents des IPO ? Ou bien constituaient-elles un nouveau type d’opérations ? Et si c’est le cas, que devait-on en faire ?
Il faut avouer que tout le monde était un peu embêté par le sujet. J’étais la plus jeune et très curieuse : j’ai récupéré le dossier ! (sourires)
Pour répondre à l’AMF, il fallait comprendre le dossier et comme tout était nouveau, j’ai eu la liberté de frapper aux portes des pionniers du secteur : Ledger, Coinhouse, Consensys…
En parallèle, j’assistais à beaucoup de workshops, de meet-ups et de conférences, par exemple les « Cryptomondays ». Au début, nous nous retrouvions dans des cafés, puis le groupe a grandi jusqu’à se retrouver à Station F.
J’ai aussi étroitement travaillé avec le LabEx-ReFi (et notamment le professeur Pierre-Charles Pradier), un laboratoire de recherche en réglementation financière conjoint à diverses universités. (Sorbonne, ESCP, CNAM…).
Après cette période en immersion, nous avons fait une réponse conjointe à l’AMF s’appuyant sur ces remontées du terrain.
C’est donc via mon expérience à l’AMAFI que je me suis passionnée pour le WEB3 et ses acteurs jusqu’à choisir de m’y consacrer pleinement en rejoignant ConsenSys, puis en co-fondant l’Adan.
En parallèle, j’ai aussi réalisé que j’aurai beaucoup plus de valeur ajoutée et apporterai davantage au développement de ce nouveau monde « crypto-financier ». Il faut dire que ce nouvel écosystème bouscule toutes les certitudes, notamment sur le système bancaire monétaire et financier en place. Remettre en question le monopole bancaire, ce n’est clairement pas l’université ou le secteur traditionnel qui le promeuvent !
Vous qui êtes une des témoins depuis 2017 de la dynamique du secteur, y a-t-il un aspect en particulier qui vous fascine chez ces acteurs ?
Or sept ans : c’est long lorsque l’on est à la tête d’une entreprise en devenir qui patiente pour clarifier sa régulation applicable ou obtenir des solutions en matière de bancarisation ou d’investissement.
Encore aujourd’hui, ils répondent toujours présents pour expliquer les sujets les plus complexes, et participer aux réflexions de la sphère publique.
Leur disponibilité reflète leur volonté de démocratiser les technologies blockchain, leurs usages, et les opportunités qu’ils soient portés en France par des champions français.
Je ne suis pas certaine qu’il existe d’autres secteurs d’activité incarnés par des professionnels aussi patients, disponibles et résilients.
Que se passe-t-il après votre réponse conjointe à l’AMF ?
A plusieurs reprises, Anne Maréchal, directrice des affaires juridiques de l’AMF à l’époque, nous reçoit pour échanger.
Je monte alors un groupe de travail au sein de l’AMAFI sur le sujet qui, pour la première fois, sera composé de membres comme de non-membres, les pionniers du Web 3.
Avec le recul, le mélange des genres était assez amusant. C’était le premier groupe de travail professionnel de la place de Paris sur le sujet. Et aussi, d’une certaine manière, les prémices de l’Adan.
Quel est l’objet de ce premier groupe de travail, prémices de l’Adan ?
A la suite de cette consultation, ils ont fait le constat, qu’effectivement, les crypto-actifs étaient une nouvelle classe d’actifs (et non pas des instruments financiers) et qu’il fallait les encadrer d’une façon ad hoc.
Notre groupe de travail devait donc proposer un cadre adapté. Comprendre : qui soit à la fois suffisant pour limiter les abus mais pas trop lourd afin de ne pas compromettre les innovations des acteurs naissants.
Il s’agissait de discussions très structurantes.
Nos échanges se sont généralisés puis, ont intéressé, par capillarité, de plus en plus d’acteurs publics.
Par la suite, le Trésor a proposé un cadre qui a été soutenu au sein des discussions de la loi Pacte.
C’est à ce moment que l’idée de monter une association professionnelle dédiée au Web 3 s’impose à vous ?
J’ai donc rejoint un acteur du secteur – Consensys – en tant que consultant et pour m’occuper des affaires réglementaires et des relations publiques.
A ce poste, je continue de suivre les évolutions de la loi Pacte tout en me formant auprès des personnes les plus expertes qui, dès 2018, parlaient de finance décentralisée et de NFT. Avec le recul, il est incroyable de réaliser à quel point elles disposaient d’une vision extrêmement claire de l’avenir du WEB3.
Et c’est en travaillant pour Consensys que je vais croiser le chemin de Simon Polrot, qui sera le premier président et DG de l’Adan. Il quitte Consensys avant moi mais nous avions eu le temps d’échanger sur notre conviction : celle qu’il fallait une association professionnelle aux services des entrepreneurs du WEB3.
Sur quoi reposent vos convictions communes avec Simon Polrot, à l’origine de l’Adan ?
Puis, il faut réaliser que les pouvoirs publics sont davantage sensibles et réceptifs aux messages qu’une industrie porte collectivement, plutôt qu’aux intérêts particuliers et spécifiques des acteurs individuellement (au-delà du fait qu’ils n’ont ni le temps de rencontrer tout le monde, et qu’à l’époque l’écosystème n’était absolument pas connu comme il l’est aujourd’hui).
Pour exister et être entendus par les pouvoirs publics, il fallait donc pouvoir exprimer une position sectorielle.
A l’origine de l’Adan, 11 membres fondateurs nous ont épaulés pour que l’Adan naisse en janvier 2020.
Au début nous n’étions que tous les deux à temps plein, épaulés une ou deux fois par semaine par Sébastien Couture, à la communication.
Au démarrage de l’Adan, il y a quatre ans, quelles sont les premières actions que vous mettez en œuvre ?
De plus, les PSAN étaient conscients dès le début qu’il ne s’agissait que d’une première étape avant de passer à la dimension européenne.
Dès décembre 2019, la Commission européenne lançait d’ailleurs, elle aussi, sa consultation sur la règlementation des marchés de crypto-actifs. Simon et moi savions également que la réglementation s’intéresserait rapidement à d’autres acteurs du WEB3.
Une partie de notre première année, fut donc consacrée à l’établissement d’une cartographie de l’écosystème.
Quelles sont les missions de l’Adan ?
Nous nous devons donc d’organiser l’échange et les débats entre nos membres. Nous devons par ailleurs les former ou les éduquer sur ce qui se passe.
Nous avons aussi une mission de pédagogie envers les pouvoirs publics, les instances réglementaires, les entreprises « non Web 3 » et, indirectement, le grand public.
Justement, comment cela se passe-t-il avec les pouvoirs publics en France comme en Europe?
Quand ils présentent des textes, il existe donc, parfois, des effets de bords qu’ils ne peuvent pas identifier.
Dans la première rédaction de MiCA par exemple, la façon même de rédiger bloquait le déploiement de la finance décentralisée. Ce n’était pas volontaire, simplement un manque de connaissance (compréhensible vu la genèse du sujet) sur l’existence de la DeFi. En tant qu’association professionnelle, nous sommes là pour assurer la pédagogie nécessaire. En contrepartie, nous attendons aussi de leur part, qu’ils se réfèrent aux personnes du marché. Qu’ils nous laissent l’opportunité de leur indiquer si les textes vont dans le bon sens ou s’ils sont totalement lunaires !
Sur ce point, on peut dire que les autorités françaises comme européennes, jouent vraiment le jeu.
Le secteur est jeune, en construction. Expliquer, démocratiser, prendre le temps de la pédagogie, cela est « normal ».
Ce que nous trouvons anormal, c’est le comportement de certains acteurs publics qui souhaitent statuer sans entrer dans le dialogue, sans écouter les besoins du secteur alors qu’ils sont dans la méconnaissance technique. Nous ne pouvons pas accepter cela alors qu’ils ont sous leur plume le sort d’un secteur économique.
Au cours des 4 dernières années, vous êtes passés de 11 membres fondateurs à 200 membres adhérents. Quel est votre mode de fonctionnement aujourd’hui ?
Du point de vue opérationnel, nous sommes 5 salariés permanents qui travaillons au quotidien sur tous ces sujets.
Nous devons mener des actions très diverses, comme bâtir et porter des messages consensuels pour le secteur. Comme le WEB3 se composent de nombreux sous-secteurs différents, nous travaillons via des comités et des groupes de travail thématiques.
Aujourd’hui, il y a 5 comités : PSAN, DeFi, NFT, Tokenisation, juridique. Dans chaque comité, les membres dont l’activité est concernée par les sujets et débats traités font remonter leurs besoins, leurs priorités, leur expertise, leurs propositions de travaux. Nous avons aussi mis en place deux groupes de travail ouverts à tous les membres qui s’intitulent : « enjeux et affaires européennes » et « Fiscalité ».
Nous nous réunissons pratiquement toujours à distance même si nous nous efforçons de faire se rencontrer nos membres à des échéances régulières.
L’Adan doit aussi être un réseau d’entreprises permettant à ses membres d’interagir entre eux pour trouver des réponses ou même des partenaires et clients.
Sur quel modèle économique repose l’Adan ?
Nous avons reçu une subvention d’un acteur privé, mais c’est exceptionnel.
Sur quels axes stratégiques ou thématiques phares, travaillez-vous actuellement ?
MiCA reste forcément un très gros sujet pour le comité PSAN, tout comme pour les émetteurs de stablecoins qui seront, eux, impactés dès le mois de juin.
Au niveau du comité NFT, il y a aussi beaucoup de sujets différents. Car un NFT, c’est quoi ?
Cela veut juste dire qu’un crypto-actif n’est pas fongible par rapport à un autre crypto. Cependant, derrière cette appellation, la diversité des cas d’usage est très importante.
En France, nous avons, par exemple, des débats sur les jeux vidéo WEB3. Donc il y a un sujet NFT, dans le cadre des jeux vidéo. Mais nous savons que d’autres choses se passent : comment allons-nous classer les NFT demain sur le plan réglementaire ? Nous avons œuvré pour que les NFT ne soient pas traités dans MiCA, mais leur qualification devra être clarifiée.
Les métavers sont aussi un sujet de réflexion au niveau européen. Le Parlement européen a rendu deux rapports l’an dernier sur le sujet. Or,s’il n’y a pas encore eu d’initiative législative sur les métavers jusqu’à maintenant, nous pouvons nous y attendre à l’issue du renouvellement de la Commission européenne.
La DeFi, c’est pareil : la France et l’Europe réfléchissent actuellement sur la manière dont ils peuvent l’encadrer. Sur ce sujet, disons que nous en sommes à « l’état 2017 des PSAN », soit au tout début des réflexions.
C’est ce qui rend notre mission de plus en plus complexe comme toujours plus intéressante.
A mesure où nous grandissons, où nous représentons de plus en plus de membres différents, à mesure que les régulateurs s’intéressent à l’ensemble du WEB3 : nos missions se démultiplient. Nous ne pouvons pas prioriser les sujets, car nous ne pouvons pas hiérarchiser l’importance des cas d’usage dans le WEB3. Seul le calendrier réglementaire peut nous imposer des urgences.
Vous vous appelez ADAN, acronyme de l’Association pour le Développement des Actifs Numériques, pourtant votre mission va désormais bien au-delà ?
Nous nous devons de porter l’ensemble de nos membres, jusqu’au plus petit, pour en faire des champions !
Nous voulons que cette dynamique qui existe en France et en Europe perdure et que les startups poursuivent leur éclosion sans crainte des barrières, notamment réglementaires, mais pas seulement (bancarisation, recherche de fonds, etc.).
La France doit demeurer cette terre d’opportunités avec un écosystème toujours plus important.
Le fait que des grandes entreprises comme PMU, Mastercard, Société Générale, Moody’s, ou la Banque Delubac & Cie se lancent aussi dans la course est extrêmement positif pour faire comprendre ce qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui : la transition vers une nouvelle économie numérique, celle du Web 3.
Au cours de cet échange, vous avez cité à plusieurs reprises l’Europe mais aussi les jeux vidéo, les métavers, c’est quand même assez récents comme sujets pour l’ADAN ?
Or, l’Adan s’est beaucoup impliquée pour défendre d’autres cas d’usage.
Par exemple, les jeux vidéo Web 3 dont nous parlions tout à l’heure, l’identité numérique, les NFT en général et les métavers sur lesquels nous avons participé aux deux rapports du ministère de la Culture.
Rendre plus visible la pluralité des sujets que nous couvrons constitue un véritable enjeu pour moi. D’ailleurs, lors de la dernière « rentrée » de l’Adan, nous avons validé deux axes stratégiques pour les mois à venir.
D’une part, la diversification vers une représentativité accrue de tous les acteurs du WEB3, que ce soit dans les types de cas d’usage ou dans la typologie d’acteurs : de la startup à la grande entreprise.
Et d’autre part, l’européanisation. Notre parole a toujours porté au-delà de la France car nous participons depuis toujours aux négociations européennes, cependant nous restons encore perçues comme une association uniquement française, mais cela change progressivement.
Depuis le mois d’octobre, j’ai d’ailleurs une collaboratrice à temps plein sur les affaires européennes à Bruxelles.
Nous souhaitons, et avons toujours souhaité, devenir l’Association européenne des professionnels du WEB3.
Dans la pratique, nous sommes déjà l’association la plus importante en termes de membres en Europe. Le but est de faire de l’Europe la région mondiale du Web3 avec un moteur qui est la France.
Propos recueillis par Anne-Laure Allain
Liste des entreprises membres-fondateurs de l’Adan
– Blockchain Partner,
– Coinhouse,
– Coinhouse Custody Services,
– ConsenSys France,
– iExec,
– Kaiko,
– Ledger,
– LGO,
– Nomadic Labs Labs rejoint WalChain pour participer au développement et à l’adoption de la technologie blockchain en Wallonie
– Woorton
Lire le communiqué de presse de lancement de l’Adan
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