Entretien | Anthony Bourbon, Blast « Notre objectif est clair : investir un milliard d’euros par an d’ici cinq ans »

Issu d’un milieu modeste, Anthony Bourbon s’est fait connaître avec sa startup Feed. créée en 2016. La jeune pousse, spécialisée dans les repas complets sous forme de barres et de boissons, lève près de 30 millions d’euros et devient l’un des symboles de la foodtech française. Après un cash-out qui lui permet de sécuriser plusieurs millions d’euros, il cofonde en 2023 Blast, un club d’investissement destiné à démocratiser l’accès au capital-risque. En deux ans, Blast revendique plus de 10 000 membres et 200 millions d’euros investis, principalement dans la tech.

Sa dernière annonce marque une étape symbolique : pour la première fois, des particuliers français peuvent investir aux côtés de Blast dans les startups issues de Y Combinator, le prestigieux accélérateur californien qui a révélé Airbnb, Stripe ou encore Dropbox. Avec un taux de sélection de 1 % des candidatures et un “Demo Day” où se pressent les plus grands investisseurs mondiaux, YC reste la référence absolue en matière de détection de futures licornes. Une ouverture traditionnellement réservée aux fonds internationaux, qui confirme l’ambition de Blast de bousculer les codes.

 

Anthony Bourbon

 

Vous avez connu un parcours hors norme, de la rue à Feed., puis aujourd’hui Blast. Quels moments ont façonné votre trajectoire ?

J’ai grandi dans une famille compliquée, avec un père violent et une mère dépressive. Après leur séparation, je me suis retrouvé à la rue vers 17-18 ans. Mais j’ai continué mes études, en multipliant les petits jobs pour vivre. Ce soutien moral, je l’ai trouvé aussi auprès de ma compagne de l’époque, Mélanie, qui m’a permis de garder le cap. Pendant près de dix ans, j’ai galéré avant de découvrir le monde des startups.

En 2016, je crée Feed. : un concept simple qui parlait aux investisseurs. En trois ans, Feed. avait levé près de 30 millions d’euros. Grâce à cette expérience, j’ai compris qu’on pouvait bâtir très vite une entreprise florissante, mais j’ai aussi compris à quel point l’écosystème était fermé et élitiste :  j’étais un des rares à ne pas avoir fait une grande école de commerce ou d’ingénieur, et ça se voyait. La plupart des fondateurs et des investisseurs venaient des mêmes cercles, avec des codes très éloignés de ceux des jeunes qui aimeraient entreprendre. Quand j’ai commencé à en parler sur BFM Business, le discours a fait le buzz parce que personne n’osait dénoncer la reproduction sociale dans l’écosystème français.

Comment est née l’idée de Blast ?

Presque par hasard ! Avec Feed., j’ai fait un cash-out et, pour des raisons, notamment fiscales, j’ai souhaité rapidement réinvestir cet argent. J’ai découvert que sans réseau, c’était presque impossible : les bons dossiers et les bons avocats ne sont pas accessibles à tous. En me renseignant, j’ai commencé à investir via des SPV (Special Purpose Vehicles, c’est-à-dire des sociétés créées spécialement pour investir dans une startup) avec des amis footballeurs ou sportifs de haut niveau. On allait plus vite que les fonds traditionnels, et on devenait crédibles.

Puis les particuliers ont commencé à m’écrire : “On veut investir avec toi, même 1 000 euros !”. Au début, je trouvais ça ingérable administrativement. Mais à force de demandes, j’ai compris qu’il fallait inventer un modèle qui rende l’investissement accessible à tous. C’est comme ça qu’est né Blast en 2023. Aujourd’hui, nous regroupons plus de 10 000 membres, nous avons déployé 200 millions d’euros et nous organisons plus de 100 événements par an, avec des formations gratuites pour éduquer nos membres à l’investissement.

Vous insistez sur la transparence, notamment en parlant chiffres. Pourquoi est-ce si important ?

Parce que dans l’écosystème, beaucoup se cachent derrière les valorisations. Les startups adorent dire “on a levé X millions”, mais elles partagent rarement leur chiffre d’affaires. Résultat : on a des licornes qui, dans les faits, ne valent pas grand-chose. Chez Blast, on assume de parler de nos 30 millions d’euros de chiffre d’affaires dès la troisième année, et de rappeler que l’argent levé n’est pas un signe de succès.

La grande actualité, c’est l’accès de Blast à Y Combinator. Pourquoi est-ce un tournant ?

YC, c’est le meilleur filtre au monde. 10 000 candidatures par trimestre, 1 % retenues, 50 % qui réussissent une série A et  6 % qui deviennent des licornes. Jusqu’ici, seuls les grands fonds américains avaient accès à ces dossiers. Désormais, nos membres peuvent investir à partir de 1 000 euros dans ces startups, parfois même avant le Demo Day (la journée où les fondateurs pitchent devant les investisseurs mondiaux). C’est une révolution : nous avons industrialisé un processus qui, jusque-là, reposait sur des coups de chance ou des contacts très exclusifs.

Blast prévoit de doubler son rythme d’investissement dès 2026. Comment gérer cette montée en puissance ?

Aujourd’hui, nous déployons 100 millions d’euros par an, avec des tickets de 2 à 5  millions d’euros dans chaque startup. Notre objectif est d’atteindre 1 milliard d’euros par an d’ici cinq ans. Mais nous voulons le faire de façon maîtrisée : mieux vaut investir dans 100 très bons dossiers que dans 200 moyens. Notre rémunération repose sur les commissions de performance : on ne gagne de l’argent que si nos membres font une plus-value. Cela nous oblige à chercher l’excellence, pas la quantité.

Vous parlez souvent de démocratiser l’investissement. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Cela veut dire casser les barrières. Dans le club, on retrouve des étudiants qui investissent 5 000 euros par an, des entrepreneurs multimillionnaires, des femmes (25 % des membres, ce qui est significativement plus élevé que dans les cercles traditionnels de l’investissement), des artisans, des cadres supérieurs. C’est un microcosme qui reflète toutes les strates de la société, sans parler de politique. L’idée est de créer de la valeur ensemble et de progresser collectivement.

Vous êtes aussi membre du jury de “Qui veut être mon associé ?” sur M6. Est-ce une autre façon de faire passer ce message ?

Oui, c’est une émission imparfaite, mais très utile. Elle montre que tout le monde peut rêver et entreprendre, sans forcément inventer la prochaine deeptech. On peut vendre du dentifrice, bien packagé, et réussir. C’est ce message d’espoir que je veux transmettre.

Justement, si vous deviez donner une leçon ou un conseil aux jeunes entrepreneurs ?

D’abord, choisissez une verticale qui vous passionne : c’est le seul moyen de travailler pour apprécier de travailler sans compter. Ensuite, construisez votre crédibilité : devenez expert et soyez visible grâce aux réseaux sociaux. Enfin, réfléchissez à l’endroit où vous entreprenez : la fiscalité et l’accès au capital sont déterminants. Travailler très dur en France rapporte parfois moins que travailler un peu moins ailleurs. C’est une réalité qu’il faut intégrer.

 

 

Par Manon Triniac

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