Conformité bancaire : comment la technologie transforme un centre de coûts en levier stratégique
22/05/2025
Entre multiplication des réglementations européennes (DORA, MiCA, AML, CSRD…), exigences renforcées des régulateurs et menace croissante de la criminalité financière, les directions conformité des banques sont à un tournant. Face à la pression, la digitalisation s’impose : automatisation, IA, no-code… Ces outils dessinent les contours d’une conformité augmentée. Mais la révolution est-elle vraiment en marche ?

Dans le secteur bancaire, la fonction conformité ne peut plus se contenter de suivre le rythme réglementaire : elle doit désormais l’anticiper. La montée en puissance de régulations comme DORA (Digital Operational Resilience Act), MiCA (Markets in Crypto-Assets), la directive anti-blanchiment AML6 ou encore la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux établissements financiers une vigilance renforcée, sur un périmètre toujours plus large.
« On est aujourd’hui au croisement de plusieurs dynamiques : une hausse de la criminalité financière, une pression réglementaire croissante, et une complexification des flux à surveiller », résume Nicolas Dambrine, président de Flaminem, éditeur de solutions logicielles pour la conformité. Une situation qui pousse les établissements à revoir leurs priorités : les départements conformité, longtemps relégués en bout de chaîne, sont désormais sur le devant de la scène.
Et pour cause, les risques ne sont plus seulement juridiques, ils deviennent financiers, réputationnels et parfois systémiques. « La réglementation embête les banques, car elle coûte cher, en particulier en ressources humaines. C’est devenu un vrai sujet de rentabilité », pointe Emmanuel Dupont, associé chez Julhiet Sterwen. La pression s’accentue aussi sur les individus : dans de nombreux cas, le directeur conformité engage sa responsabilité pénale personnelle. Face à cela, la tentation est grande de passer à l’échelle… grâce à la technologie.
Automatiser pour absorber la complexité
C’est dans ce contexte que la digitalisation de la conformité connaît une accélération. « Les banques cherchent à identifier des cas d’usage concrets, qui permettent de gagner du temps, de fiabiliser les contrôles et de limiter le recours à des équipes pléthoriques », avance Emmanuel Dupont. Elles visent à remplacer les tâches à faible valeur ajoutée, comme le contrôle manuel de pièces d’identité, par des processus automatisés, plus rapides et moins sujets à erreur humaine.
Le premier levier de cette transformation, ce sont les outils dits no-code ou low-code, qui permettent de mettre en place des workflows complexes sans recourir à des développements informatiques lourds. Très utilisés pour le traitement du KYC (Know Your Customer), ces outils permettent de standardiser l’entrée en relation, de centraliser les justificatifs, et de fiabiliser la vérification documentaire.
« Sur un simple parcours d’entrée en relation, une banque traditionnelle va mobiliser énormément de ressources. Là où une néobanque a digitalisé à 99 % le processus », rappelle Emmanuel Dupont. L’écart est d’autant plus critique que la concurrence, plus agile, impose ses standards. « Passer d’un délai de dix jours à dix minutes pour ouvrir un compte devient un facteur différenciant », observe-t-il.
IA : des cas d’usage ciblés, mais déjà stratégiques
Si l’automatisation structure les fondations de la conformité augmentée, l’intelligence artificielle en est le moteur le plus prometteur. Chez Flaminem, les modules de lutte contre la fraude reposent sur des graphes d’investigation capables de croiser des données issues de sources multiples, de détecter des liens anormaux entre individus ou entités et de les visualiser sous forme de réseaux. « C’est la même logique que dans les séries policières : des algorithmes mettent en évidence les connexions problématiques à partir de volumes de données que l’humain ne pourrait jamais traiter seul », explique Nicolas Dambrine.
Autre application-clé : le filtrage des transactions. Là aussi, les volumes sont colossaux : une petite banque peut facilement dépasser les 500 000 opérations à analyser par jour. Grâce à des scénarios évolutifs, parfois renforcés par du machine learning, les établissements affinent leur détection des comportements anormaux. « On ne fait plus de l’alerte générique, mais du profilage comportemental contextualisé », note Emmanuel Dupont.
Les outils d’IA s’invitent aussi dans des domaines plus en amont, comme la veille réglementaire. Certains établissements ont recours à des modèles capables d’identifier, dans des textes de plusieurs centaines de pages, les différences entre deux versions d’un règlement, et d’en extraire automatiquement les impacts opérationnels. Des tâches autrefois réalisées manuellement, avec un risque élevé d’erreur ou d’omission.
Gouvernance inchangée, mais métier en mutation
Pour autant, la montée en puissance de l’IA ne signifie pas la fin du contrôle humain. Les deux experts sont formels : l’automatisation n’a pas vocation à remplacer les métiers, mais à les faire évoluer. « Le régulateur ne permettra jamais qu’une décision de conformité soit prise uniquement par une IA. La responsabilité juridique reste sur l’établissement, et par extension, sur les personnes », rappelle Nicolas Dambrine.
L’impact est plutôt à chercher du côté des profils. « Il y a quelques années, un directeur conformité était avant tout un expert réglementaire. Demain, il devra aussi être technologue. S’il ne comprend pas les outils, il sera dépassé », insiste-t-il. Une mue déjà visible : les directeurs conformité siègent plus souvent en comex, interviennent sur des projets data ou IA, et arbitrent entre différents fournisseurs de technologies.
Mais cette transformation se heurte encore à une réalité organisationnelle : des outils fragmentés, des équipes cloisonnées ou encore des cas d’usage mal priorisés. « Même dans un département conformité, ceux qui gèrent la fraude, le blanchiment, la veille ou les sujets ESG fonctionnent encore en silos. Il faudra plus d’intégration pour tirer pleinement parti des outils », pointe Emmanuel Dupont.
Investir aujourd’hui pour ne pas décrocher demain
Les banques sont-elles prêtes pour ce virage ? Pas toutes. « Aujourd’hui, dans la plupart des établissements, 80 % des projets IA en conformité n’aboutissent pas. Mais les 20 % restants prouvent qu’un retour sur investissement est possible, et même souvent rapide », observe Emmanuel Dupont. Encore faut-il bien choisir les cas d’usage, former les équipes et sécuriser les données utilisées.
Le risque est grand pour les banques qui resteraient à l’écart : perte d’agilité, surcoût opérationnel, amendes… « Une banque qui ne travaille pas ces sujets aujourd’hui sera hors-jeu dans trois à cinq ans », estime-t-il. Les établissements en sont conscients : les budgets alloués à la conformité numérique sont en forte hausse, en particulier sur les volets data, IA et automatisation. Une manière aussi de rationaliser des systèmes d’information parfois vétustes et de se préparer aux réglementations de demain.
Manon Triniac
