Banque on-chain, MiCA, self-custody : comment les nouveaux acteurs hybrides redessinent la finance européenne
25/02/2026
Longtemps cantonnée à une niche technophile, la crypto entre dans une nouvelle phase. Moins spéculative, plus structurée. En Europe, l’arrivée du règlement MiCA marque un tournant : les acteurs qui combinent finance traditionnelle et blockchain ne sont plus des outsiders expérimentaux, mais des institutions en voie de normalisation.
Au cœur de cette mutation : un nouveau modèle hybride, parfois qualifié de “banque on-chain”.
De la fintech à la finance on-chain : la convergence est en marche
Ces nouveaux acteurs partagent une même intuition : la frontière entre banque classique et Web3 est artificielle. Pendant des années, deux mondes ont coexisté sans réellement se parler :
- D’un côté, les banques et néobanques, régulées, structurées, ancrées dans le système financier traditionnel ;
- De l’autre, les plateformes crypto, les wallets, la DeFi, souvent en marge du cadre réglementaire.
Aujourd’hui, cette séparation s’estompe. Les banques explorent les stablecoins. Les fintechs intègrent des briques crypto. Les acteurs Web3 cherchent des licences. La convergence est devenue stratégique.
Comme le souligne Adriana Restrepo sur aulium, l’enjeu dépasse la simple technologie :
“L’idée est d’aller au-delà du simple battage médiatique de la crypto ou de l’amour pour les stablecoins et le Bitcoin pour se demander : quelle utilité la blockchain peut-elle apporter et quels produits pouvons-nous offrir à nos clients qui améliorent ce qu’ils trouvent actuellement dans les banques traditionnelles ?”
Self-custody : le retour au contrôle des actifs
L’un des marqueurs forts de cette nouvelle génération d’acteurs est la self-custody. Contrairement aux modèles centralisés — mis en lumière de manière brutale lors de l’effondrement de FTX — le modèle non-custodial repose sur un principe simple : l’utilisateur détient ses clés, donc ses fonds. La logique est radicale :
- Pas d’intermédiaire pouvant déplacer les actifs ;
- Pas de réutilisation opaque des dépôts ;
- Pas de dépendance à la solvabilité d’une plateforme.
Historiquement, la self-custody restait réservée à un public averti, capable de gérer seed phrases et wallets complexes. Les nouveaux entrants cherchent à résoudre ce paradoxe : conserver le contrôle sans sacrifier l’expérience utilisateur, notamment via des systèmes de sauvegarde chiffrée accessibles au grand public.
Produits financiers on-chain : du rendement via smart contracts
Autre évolution majeure : l’industrialisation des produits DeFi. Les offres d’épargne on-chain permettent aujourd’hui de générer des rendements via des smart contracts :
- Prêt de stablecoins,
- Collatéralisation automatisée,
- Exécution codifiée sur blockchain.
Pour l’utilisateur final, l’expérience se rapproche d’un compte d’épargne. Pour l’infrastructure, tout est programmatique. Le sujet n’est plus idéologique (“crypto vs banque”), mais utilitaire : peut-on offrir un produit plus performant grâce à la technologie blockchain ?
MiCA : la réglementation comme accélérateur
Le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets) structure désormais le marché. À partir de la fin de la période transitoire, tout acteur crypto opérant dans l’Union européenne devra être conforme. Cette clarification change profondément l’équilibre :
- Les banques traditionnelles gagnent en visibilité sur le risque ;
- Les acteurs crypto accèdent à un cadre harmonisé ;
- Les investisseurs institutionnels retrouvent de la lisibilité.
Contrairement à une idée reçue, la régulation ne freine pas l’innovation. Elle en fixe les règles. Pour Adriana Restrepo, c’est même un moteur :
“Je pense que la réglementation favorise l’innovation. Quand vous gérez l’argent des gens, il est important d’avoir un cadre. Ce que les gens oublient parfois, c’est que même si la blockchain est une nouvelle technologie, les concepts autour de la banque sont les mêmes.”
Modèle économique : au-delà de la transformation des dépôts
Ces acteurs hybrides ne fonctionnent pas comme des banques universelles classiques. Le modèle repose davantage sur :
- Les frais de paiement et d’interchange,
- Les abonnements premium,
- Les commissions crypto,
- Les revenus issus de produits on-chain.
La logique est centrée sur l’usage actif plutôt que sur la collecte massive de dépôts. Le KPI clé n’est plus seulement l’encours, mais l’engagement utilisateur.
Second compte aujourd’hui, compte principal demain ?
Dans la plupart des marchés européens, ces plateformes restent des comptes secondaires. Les usages dominants :
- Connecter crypto et fiat,
- Investir via des produits on-chain,
- Optimiser certains flux.
Mais la fragmentation actuelle du paysage bancaire ouvre une opportunité. De plus en plus d’Européens disposent d’une banque historique, d’une néobanque, et d’une application crypto. À terme, la consolidation semble inévitable. Les acteurs capables d’agréger ces usages dans une seule interface pourraient capter la relation principale.
Gouvernance, licences, crédibilité : la maturité du secteur
Autre évolution structurante : la professionnalisation. Les équipes fondatrices issues de grandes fintechs — comme Revolut — importent des standards exigeants :
- Obsession des KPI,
- Industrialisation des process,
- Gouvernance renforcée,
- Dialogue structuré avec les régulateurs.
La logique “move fast and break things” laisse place à une équation plus subtile : aller vite, mais dans un cadre robuste.
IA + blockchain : double révolution
À cette convergence finance/Web3 s’ajoute une autre vague : l’intelligence artificielle. Compliance, support client, analyse de données, produit : l’IA permet d’accélérer les cycles, d’automatiser les tâches répétitives et de renforcer les contrôles. Là encore, le sujet n’est pas technologique mais structurel : les acteurs qui combinent blockchain (infrastructure programmable) et IA (optimisation décisionnelle) disposent d’un avantage compétitif significatif.
Vers une finance invisible ?
Le scénario à moyen terme est clair : la blockchain pourrait devenir une infrastructure invisible. Comme le cloud a remplacé les serveurs physiques sans que l’utilisateur ne s’en aperçoive, le wallet pourrait devenir une brique intégrée à l’expérience bancaire standard. Le débat ne serait alors plus “crypto ou banque”, mais simplement : quelle est la meilleure architecture pour gérer, transférer et faire fructifier l’argent ?
Ce qui se joue vraiment
Ce mouvement dépasse la crypto. Il s’agit d’une redéfinition du contrôle des actifs (self-custody), du modèle économique bancaire, du rôle de la réglementation européenne et de l’intégration technologique (IA + blockchain). L’Europe, avec MiCA, a posé un cadre. Reste à voir quels acteurs parviendront à transformer cette normalisation en avantage stratégique. La bataille ne se joue plus sur la spéculation. Elle se joue sur l’infrastructure.

