A la recherche du langage de la performance
05/11/2009

Cette réponse n’était pas sans me rappeler un propos que j’avais récemment lu dans le rapport annuel 2009 d’une autre société cotée en bourse : « si le premier semestre s’est soldé par une croissance interne négative, le second semestre a affiché un beau retournement de situation ». Retournement de situation d’une croissance interne négative ! Faut-il comprendre que le second semestre a enregistré une décroissance interne positive ?
La rhétorique managériale rechercherait-elle à tout prix un langage de performance ? C’est-à-dire ce langage dans lequel tout événement se doit d’être présenté positivement.
Nous avons tous déjà lu ou entendu ce discours : « le rapprochement que nous venons de conclure avec la société X est le résultat d’une stratégie ambitieuse qui nous permettra, appuyé sur nos marques prestigieuses, de devenir un acteur incontournable du marché. Cette alliance, créatrice de valeurs, était une opportunité à saisir pour nos métiers en pleine mutation …. ».
Vous le remarquerez, une « décroissance » devient une « croissance négative », une « stratégie » est toujours « ambitieuse », les « marques » sont inévitablement « prestigieuses », un « acteur » est forcément « incontournable », les « opportunités » sont évidemment « à saisir » et les « métiers » incontestablement « en pleine mutation ».
On ajoute ainsi systématiquement aux mots ce que Roland Barthes nommait des adjectifs de revigoration.
Ce langage aseptisé, composé de phrases passe-partout, se développe encore dès lors que le besoin se fait sentir d’adoucir la brutalité de certains événements de la vie de l’entreprise.
Ainsi, une « prise de contrôle » devient un « rapprochement », on ne parle plus de « création de profit » mais de « création de valeurs », une « restructuration » devient un « recentrage sur le cœur de métier » que l’on anglicisera d’ailleurs en « recentrage sur le core-business ». Un « plan de licenciement » s’atténue en « reenginering social » ou en « plan de sauvegarde pour l’emploi » et à destination non plus de « salariés à la recherche d’un emploi » mais de « talents en recherche de nouveaux challenges ».
Le langage évolue encore lorsque des fonctions ou des métiers ont besoin de changer d’image, on ne parle plus de « patrons » mais « d’entrepreneurs créateurs d’emplois », la « direction » devient le « management », les « actionnaires » deviennent des « investisseurs », le « conseiller » est appelé « coach » et « l’avocat » est présenté comme le « conseil ».
Les discours de Présidents en introduction aux rapports annuels des sociétés se différencient peu dans leur langage et sont souvent très conformistes.
– Les mauvais résultats sont encore, la plupart du temps, justifiés par l’environnement et très rarement par une erreur d’évaluation ou un manque d’anticipation. Ainsi seront mis en cause « le contexte économique difficile », « l’augmentation du prix des matières premières », « l’environnement monétaire instable », etc. …
– Les résultats positifs sont en revanche toujours attribués à la bonne gestion du groupe et à la réussite de sa stratégie. Et s’il est encore fait allusion à l’environnement ce n’est que pour mettre un peu plus en valeurs le dynamisme et la performance réalisée par l’organisation.
Extraits de rapports annuels d’entreprises cotées : (je ne citerai pas les noms)
– « Une nouvelle année de croissance rapide malgré un contexte défavorable » Société X rapport annuel 2003,
– « Si la croissance du chiffre d’affaires a ralenti en 2008, elle est restée d’un bon niveau (…) malgré les vents contraires des monnaies et des prix des matières premières. (…) cette performance traduit à la fois la capacité de résistance du groupe et la qualité du management » Société X rapport annuel 2008.
Certaines sociétés évoluent malgré tout vers plus de créativité :
– regardez le rapport annuel 2008 de la société CEGID (et là, je cite son nom) : « La crise ? Un retour à l’agilité entrepreneuriale », l’expression est bien trouvée,
– allez sur le blog de Michel Edouard Leclerc « De quoi je me M.E.L. », le jeu de mots est très joli.
A cet égard, Jeanne Bordeau, fondatrice de l’Institut de la Qualité de l’Expression, recommande aux managers de « trouver les univers de mots qui colorieront et caractériseront l’entreprise ».
La société IBM l’a parfaitement compris, en pratiquant l’autodérision. Dans sa publicité intitulée « bingo bla-bla » elle épingle très justement les nombreux termes techniques et autres anglicismes utilisés trop régulièrement en entreprise, et, avouons le, par nous les premiers.
Qu’en pensez-vous ?
Philippe MULARSKI
Directeur Administratif & Financier
blogdedaf.blogspot.com
